Tout le monde tout nu!

La série ne dévoilera rien de brut et d’explicite puisque le Web en montre déjà énormément.
Photo: Banana productions La série ne dévoilera rien de brut et d’explicite puisque le Web en montre déjà énormément.

Des étalons hétéros d’un studio de production porno québécois répètent une toune country en bedaine, avec chapeaux et bottes de cow-boy : « On va baiser/toute la journée… », reprend le refrain. De la grande classe. Le réalisateur arrive et annonce que, pour «stimuler les marchés émergents», il va falloir «tourner une scène à la Brokeback». Le plus dodu demande des précisions et on les lui donne : «Le film, les deux cow-boys, la tente, les doigts mouillés…» Deux malins se défilent (« Je ne score pas dans mon but » ; « J’ai les hémorroïdes »). Après avoir rechigné, deux autres tirent à pile ou face qui sera «sur le top».

Ainsi va la vie délirante des stars du XXX dans la nouvelle websérie Les tout-nus.tv qui arrive en ligne mardi. Les 24 courts épisodes (entre une et deux minutes chacun) seront mis en ligne à la queue leu leu, au rythme d’un par jour, du lundi au jeudi, avec un supplément le vendredi. Une autre capsule bientôt diffusée met en scène une « hardeuse » qui a de la difficulté à se mettre dans la peau de son personnage. Une autre encore traite de l’arrivée d’un petit nouveau généreusement doté. Ces zigotos du zob ont des noms de circonstance : Dick Dumbo, Luicy Juice, Carlos Canada, Sushi et… Patrick Sauvé (c’est le dodu).


L’idée de la rigolo-porno n’est pas nouvelle, mais c’est la première fois qu’elle inspire une fiction québécoise. « Nous cherchions un sujet quand nous avons vu Kink, qui a été présenté au Festival Sundance, un documentaire sur l’univers sadomasochiste, explique en entrevue téléphonique le réalisateur Benoît Lach, coscénariste des Tout-nus.tv avec Vincent Lafortune, qui joue dans la production. « Le décalage entre la normalité des gens et l’anormalité de leur comportement sadomasochiste nous semblait intéressant, poursuit ce dernier. Il y avait un levier comique à exploiter. »


Le sujet permet en plus de sortir des sempiternelles histoires de couples qui maculent la fiction québécoise, peu importe l’écran. « Nous avons utilisé un univers irrévérencieux et nous avons profité de la liberté que nous offre le Web », poursuit M. Lafortune.


Leur fabrique à fictions paillardes a été baptisée Banana Productions, évidemment. Les apprentis licencieux ont cassé leur gros cochon (en fait, ils ont sorti leur REER) pour financer les tournages. Et si le sujet est hypersalé, la note de frais comme le traitement ne le sont pas. Le choix assumé de cette petite forme permet en clair de rire du cul sur le Web sans en montrer, puisque le Web en montre déjà énormément.


« Il n’y a pas d’organisme réglementaire sur Internet, dit le réalisateur, mais nous allons quand même placer un avertissement sur le site. Notre production pourrait être jugée pour 14 ans et plus, et encore. Disons que c’est de la porn pour tous… »


La massification de la production et de la consommation du matériel pornographique permet de jouer avec les codes. Il faut que le public connaisse assez finement une situation pour rire de son pastiche.


« Il y a une énorme hypocrisie et une culpabilité autour de la porno, commente M. Lafortune. Personne n’en regarde et pourtant c’est une industrie de plusieurs dizaines de milliards par année. Quelqu’un de 15 ans sait ce qu’est un gang bang et quelqu’un de 65 ans aussi. »


Les deux comparses dans la trentaine, originaires du monde de la pub et pas particulièrement coincés, notent que, sur le plateau de tournage, les plus jeunes tout juste sortis de l’adolescence avaient un rapport très franc et très libre au sujet. Les énormes succès populaires de certaines émissions à la sexualité assez crue pointent aussi vers une tolérance sociale généralisée des fictions ayant un thème sexuel. Le réseau HBO, qui a ouvert la voie vers le nouvel âge d’or de la fiction télévisuelle avec The Sopranos ou Sex and the City, repousse sans cesse les limites en multipliant les scènes de plus en plus explicites dans ses séries comme Game of Thrones.


Ça parle cul parfois ici, mais on le voit peu. Le tandem Lach-Lafortune attend le financement pour une série pour la télé intitulée C’est si bon, produite par Solo film, qui a déjà donné C.A., dernière création québécoise sur un thème sexuel. Le drame comique va proposer de suivre cinq personnages, cinq patients d’une sexologue, chacun avec ses « petits travers » : un polygame, un célibataire obstiné, un couple branché, une couguar, etc.


« Là encore, la sexualité sert à parler de tout ce qui l’entoure, explique Vincent Lafortune. La sexualité mène à une gamme d’émotions très, très large. Cette réalité concerne un dénominateur commun de l’humanité tout en ouvrant sur le plus intime de chacun. »


Là encore, les téléspectateurs ne verront rien parce que la série ne dévoilera rien, de brut et d’explicite s’entend. « C’est rendu tellement banal de voir des corps nus que ç’a perdu de son impact, dit M. Lach. C’est devenu beaucoup plus difficile et porteur de ne pas montrer la sexualité tout en en parlant. »


Son compagnon de création enchaîne et conclut : « Si les gens regardent Les tout-nus pour voir des tout-nus, ils ne sont pas à la bonne place. Ils n’ont qu’à aller à la source d’inspiration, c’est facile, la fenêtre est ouverte. Ce sera pareil avec C’est si bon, parce qu’il n’y a rien dans l’exposition de la pornographie pour allumer la création originale. Ce qui est intéressant, c’est d’explorer ce qui se passe à l’intérieur des personnages, tout l’univers des émotions et des rapports humains. La sexualité, c’est notre lentille pour parler de la vie. »


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