Radio - Les vieux de la vieille

L’édifice de Radio-Canada, à Montréal
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’édifice de Radio-Canada, à Montréal

Le samedi, les micros de la Première Chaîne paraissent bien gris aux yeux ouverts et verts de certains employés de Radio-Canada. Ça commence avec Samedi et rien d’autre. Son animateur Joël Le Bigot était déjà à la barre de CBF-Bonjour en 1977. La grande majorité des chroniqueurs de l’émission matinale a dépassé l’âge légal de la retraite. Georges Brassens fournit le thème musical de ralliement.

La journée se termine en passant Par 4 chemins, qui en est à sa 42e saison. L’octogénaire Jacques Languirand pilote depuis toujours cette « réflexion sur la vie et notre temps ». Quand l’émission est entrée en ondes, en 1971, le premier ministre Pierre Elliott Trudeau venait d’épouser Margaret Sinclair, qui allait devenir, en décembre de cette même année, la mère de Justin, chef libéral fédéral actuel.


De féroces critiques se sont manifestées au Devoir la semaine dernière contre cette supposée « tyrannie du gris » à la radio publique. « On vit dans une gérontocratie des ondes, et Radio-Canada fait penser au Sénat », dit une recherchiste contractuelle de Radio-Canada qui désire conserver l’anonymat. Elle parle aussi d’« une sorte de clause grand-père ».


Un autre employé, journaliste à la pige, se plaint « au nom de plusieurs collègues » de l’attribution de deux nouvelles émissions en septembre à l’animateur René Homier-Roy, une annonce faite quelques jours après la décision de son retrait de la très prisée case matinale de la semaine. C’est la goutte qui a fait déborder la bile.


À qui le tour ?


« Nous, les plus jeunes, on n’est plus capables ! dit la recherchiste. Et je pense parler au nom des gens qui ont moins de 50 ans ! René Homier-Roy va déloger l’émission du samedi de Marie-Christine Trottier [Bouillant de culture] qui emploie de jeunes collaborateurs assez branchés. Et ce n’est pas assez alors on lui donne un autre show en prime. Il va en plus prendre la place du cabaret littéraire de Plus on est de fous, plus on lit ! le vendredi, où on entend là aussi de nouvelles voix. Le signal est clair : de vieux animateurs qui ont commencé au micro il y a un demi-siècle peuvent rester en ondes jusqu’à leur mort. »


La bataille entre les anciens et les postmodernes semble perdue d’avance pour ces précaires en galère. « Que voulez-vous qu’on fasse ? », demande le reporter dans la trentaine qui réclame également de taire son nom par peur de représailles. « Le syndicat aussi est contrôlé par une gérontocratie de baby-boomers qui se protègent entre eux autres autour de gros salaires. Les journalistes sont en négociation collective en ce moment et il n’y a rien pour les plus jeunes et les surnuméraires sur la table. Le conflit de générations devient insupportable. On se retrouve avec des plus vieux qui ont tout depuis des décennies et des plus jeunes qui attendent leur chance, mais qui ne l’obtiennent jamais. Ces gens ont bénéficié de conditions de travail exceptionnelles et ils ont droit à une généreuse retraite qu’ils ne prennent pas. Nous, on est embauchés à la pièce et on n’aura peut-être jamais accès au micro pour donner notre propre point de vue sur le monde. »


Car pour ces jeunes aigris contre les gris, le plus grave concerne finalement l’impossibilité de renouveler le regard posé sur la société. En monopolisant le micro, une génération empêcherait la manifestation de nouvelles perspectives. La Première Chaîne serait celle du troisième âge.


« L’époque change, mais les obsessions des baby-boomers demeurent, poursuit la recherchiste. Qui s’intéresse encore au « zozotérisme » de Jacques Languirand tellement ancré dans son époque de beatnik ou de freak, je ne sais même pas comment le dire ? C’est la même chose en politique, en histoire, en culture ou en urbanisme. Peut-on s’il vous plaît renouveler les points de vue en permettant aux nouvelles générations de s’exprimer ? »


La patronne réplique


Bref, la « génération lyrique » décrite par François Ricard continue de monopoliser les commandes et tant pis pour les suivantes ? Oh que non ! réplique la directrice de la Première Chaîne en expliquant qu’au contraire sa programmation « équilibrée » accueille des animateurs de toutes les générations, preuves à l’appui.


« À quel âge est-on vieux ?, demande la directrice Anne Sérode en entrevue au Devoir. La question est essentielle dans ce débat. Moi, quand je choisis un animateur, je ne demande pas son âge. Je regarde ses compétences, ses expériences. La grille de la Première Chaîne montre le résultat : si on se dit qu’on est vieux à l’âge de la retraite, à partir de 65 ans, eh bien, cette grille compte trois vieux seulement, Jacques Languirand, Joël Le Bigot et René Homier-Roy. »


Mme Sérode répond point par point. Elle fait comprendre que le cabaret de Plus on est de fous plus on lit ne disparaît pas : il est déplacé le jeudi. Elle ajoute : « On ne tasse personne pour de supposés gros salaires, c’est un mythe, on n’est pas dans une radio privée. » Son enveloppe budgétaire a d’ailleurs diminué pour la saison 2013-2014 pour soutenir « une programmation à peu près équivalente ».


Et quoi encore ? À l’automne, le créneau du matin va passer d’un animateur dans la jeune soixante-dizaine, à une animatrice (Marie-France Bazzo) vingt ans moins âgée. Catherine Perrin (Médium large) s’approche du mi-temps de l’âge. La grille enferme des porteurs de micro dans la quarantaine (Marie-Louise Arsenault, Patrick Masbourian, Sophie-Andrée Blondin) et d’autres dans la trentaine (Matthieu Dugal, Jean-Philippe Wauthier).


« La plupart de ces animateurs s’entourent de jeunes collaborateurs, poursuit la directrice. Quand je suis arrivée en poste il y a deux ans, mon mandat, c’était justement de construire une relève. On s’y attelle graduellement et, cet été, nous allons encore donner des premières chances à des nouveaux. Seulement, cette transformation doit se faire dans le respect des gens en place. »


Comment expliquer que les insatisfactions s’expriment alors ? Anne Sérode se demande si des frustrations personnelles ne stimulent pas cet âgisme. La jalousie, quoi.


« Si on me dit que mes animateurs sont vieux, je réplique que non et j’ai raison. Je cherche un équilibre et je l’atteins. J’ai une personne qui a passé le cap des 80 ans, j’ai un animateur de 73 ans, quelques-uns sont dans la soixantaine, plusieurs autres encore dans la quarantaine et ainsi de suite. L’idée c’est que tous les âges se côtoient, comme nos auditeurs sont de toutes les générations. Une grille réussie, c’est une grille équilibrée. »


La patronne refuse même de lier ces frustrations à des problèmes structurels, du moins dans ce cas précis. Évidemment, comme beaucoup de médias, Radio-Canada congédie et embauche peu depuis quelques années. Bien sûr, les anciens postes blindés à temps plein avec retraite assurée sont maintenant remplacés par des contrats. Tout cela demeure indéniable, sauf à l’animation.


« Il n’y a qu’un seul permanent dans tous les animateurs, et c’est Joël Le Bigot, dit finalement Anne Sérode. On donne nos micros après des essais en fonction de certains critères changeants. D’autres emplois sont régis par des règles d’ancienneté syndicales, qu’il ne faut d’ailleurs pas toujours confondre avec l’âge. C’est la colonne vertébrale d’un syndicat, et toute entreprise syndiquée vit avec cette base, nous compris. À l’animation par contre, je le redis, ça ne tient pas et ça tient encore moins pour nos nouvelles émissions. »

11 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 6 mai 2013 01 h 07

    Poser la question, c'est y répondre...

    Bien sûr, les gens participant à l'émission CBF-Bonjour ont de l'expérience, mais ils ont fait leur temps : place à la relève!
    Quoi qu'il en soit, cela sent le moisi et le renfermé: le vieux sûri. Fin de la critique.

  • Anne-Marie Bilodeau - Abonné 6 mai 2013 05 h 35

    Et l'auditoire?

    Bien que je ne suis pas encore dans la catégorie d'âge de ces trois animateurs, ils sont mes trois préférés: la vivacité et l'énergie de Homier-Roy, l'humour de Le Bigot et la réflexion avec Languirand. Ils sont tous les trois de grande qualité. Les auditeurs ne doivent faire les frais de guerres intestines.

  • François Desjardins - Inscrit 6 mai 2013 06 h 18

    Âgisme?

    Très au courant et dénonçant de partout ces deux «ismes» à savoir sexisme et racisme, je me demande s'il en est autant de cet autre «isme» : l’âgisme!

    Je trouve importante cette réflexion de Homier-Roy faite à la radio ce matin vers 5h00: une connaissance autre que venant de Wikipedia. On a besoin de nos «mémoires vivantes» nos «bibliothèques vivantes», que sont les gens qui ont du vécu, comme on a besoin des énergies de la jeunesse, à mon avis bien représentée à la SRC.

    Il y en a déjà trop de ces clivages entre les générations : tous les bébés entre bébés, les enfants entre enfants, les ados entre ados etc.

    Tout le monde a besoin de tout le monde.

  • France Marcotte - Abonnée 6 mai 2013 07 h 15

    Trois vieux corbeaux ne font pas l'automne...

    comme une hirondelle ne fait pas le printemps.

    Trois seulement et ils cachent toute la forêt, leurs ailes défraîchies font de l'ombre à tous les oisillons?

    Parlant oisillons, ils ne se démarquent pas vraiment les uns des autres, semblent tous faits dans le même moule (universitaire, des nouveaux médias?).

    Les vieux ont roulé leur bosse avant d'aboutir devant le micro. Leur voix a du grain, les plus jeunes en ont une qui n'a pas encore mué et ils semblent répéter sagement leurs leçons de communication.
    Leurs semelles sont-elles un peu usées, leurs mains rendues un peu calleuses par l'ouvrage?
    Bien sûr on ne peut pas généraliser.

    Trop verts pour la radio?
    Mais le vécu, ça ne se mime pas.

  • François Dugal - Inscrit 6 mai 2013 07 h 51

    Retraite

    Oyez, Oyez!
    Au Canada, «plusse meilleur» pays du monde, l'âge légal de la retraite se situe à 65 ans.