Journalisme 2.0

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Photo: Agence France-Presse (photo) Stan Honda
La couverture des attentats de Boston a été la preuve cette semaine de la portée de la collaboration entre journalistes et citoyens.

Pendant que Gesca, le bras médiatique de l’empire Power Corporation, lançait La Presse + au Québec cette semaine, The Guardian innovait encore une fois de manière exemplaire en dévoilant Witness. L’application permet de partager des photos et des vidéos captées par le public, mais aussi des textes et même des scoops, s’il vous plaît.


La nouvelle plateforme a vite été mise à l’épreuve avec les funérailles de la baronne Margaret Thatcher. Une des plus belles prises d’amateur, intitulée The Queen Arrives, ne montrait pas la souveraine, mais des dizaines de téléphones intelligents tenus à bout de bras pour croquer Her Majesty.


D’autres portfolios déjà sur witness.guardian.co.uk montrent les effets du printemps tardif dans le royaume et des commerces de disques vinyles d’occasion. Le site fait aussi appel aux lecteurs pour des suggestions de thèmes à traiter en communauté. Il s’inspire de ce que font déjà CNN iReport et le volet Get Involved de ProPublica. Ici, TVA nouvelles relaie les productions du public avec l’outil « Mon topo ».


Bref, les amateurs se retrouvent toujours plus au centre de l’actualité en tant que sources ou témoins. Le journalisme « citoyen » a la cote. Mais est-ce seulement le bon terme ?


« C’est un phénomène multifacette et polysémique », commente Marc-Olivier Goyette-Côté. Doctorant en communication de l’Université du Québec à Montréal, il s’intéresse particulièrement aux intermédiaires de l’information, les google.news et autres. « La participation du public peut être encouragée par les sites d’informations eux-mêmes. C’est un modèle populaire en France avec Agoravox, Médiapart ou Rue89 d’une certaine manière. Le public peut aussi être utilisé pour la collecte d’informations, comme le fait Mon topo ou Guardian Witness. »


Les plus cyniques y verront du contenu non rémunéré. Les plus naïfs mettront plutôt l’accent sur l’idéologie participative du Web. Le spécialiste note surtout que, dans tous les cas, les contributeurs sont utilisés pour mobiliser leurs réseaux de pairs afin de stimuler le trafic vers les sites Web.


« L’aspect idéologique veut que les citoyens soient extrêmement importants pour les sites de presse, surtout dans le contexte difficile de la critique de l’opacité réelle ou imaginaire des médias, ajoute le doctorant. L’ouverture au public donne l’impression que tous les sujets sont possibles. […] Je me suis amusé à relire les conditions d’utilisation des différentes plateformes. L’accent est mis sur l’orientation des sujets à traiter par la salle de la collection d’informations. Le deuxième élément encourage la diffusion des contenus sur les réseaux. Dans les faits, c’est une machine à clics. »

 

La vitesse tue


L’utopie participative repose sur un autre paradoxe concernant les rapports entre le pro et l’amateur. Dans les faits, le premier l’emporte encore largement sur le second. M. Goyette-Côté parle même d’un vox pop élargi. « C’est un autre effet de discours. On a l’impression d’ouvrir sur un nouveau vivier de créateurs d’information journalistiques alors que, dans les faits, les reporters et les chroniqueurs traditionnels conservent la position dominante. Souvent, d’ailleurs, les journalistes participatifs réagissent à des contenus des journalistes professionnels. »


L’alliance entre ces deux mondes peut générer du meilleur et du pire, parfois en même temps. La couverture des attentats de Boston en a encore fait la troublante preuve cette semaine.


La vitesse de traitement a fait des victimes de tous bords sur les inforoutes. Le carambolage le plus important a été généré mercredi après-midi par une dépêche en ligne de l’Associated Press annonçant l’arrestation d’un suspect et sa mise en accusation imminente. Le compte Twitter de CNN précisait que la police ferait bientôt le point sur l’enquête. La télé ajoutait que la personne arrêtée avait « la peau foncée ».


Des sites réputés sérieux ont suivi, dont The Boston Globe, qui a donné le lieu précis où un juge allait recevoir le « suspect ». Les réseaux sociaux se sont évidemment emballés. La rumeur filait, encouragée par les reporters à l’ancienne et les journalistes à la postmoderne, les vieux comme les nouveaux médias.


Heureusement, CBS et NBC News ont complètement renversé la tendance en niant la nouvelle d’une arrestation. Finalement, la police judiciaire fédérale chargée de l’enquête s’est sentie obligée de démentir publiquement l’information. Dans un rare communiqué laconique, le FBI s’est même permis de rappeler aux médias qu’il ne s’agissait pas de la première rumeur lancée depuis la tragédie par des sources anonymes, pour finalement demander aux journalistes de « faire preuve de prudence en tentant de vérifier l’information auprès des sources appropriées avant de la diffuser ».

 

Un piège


En même temps, la police a demandé aux témoins de l’attentat de fournir leurs images du site. Des petits malins ont alors poussé l’audace jusqu’à analyser les milliers de photos disponibles sur le Net pour y identifier des personnages louches vite dénoncés sur 4Chan ou Reddit. Une de ces images s’est retrouvée à la une du New York Post. L’homme innocent visé par la chasse médiatique, un honnête enseignant, a évidemment paniqué.


Le journal populiste s’est fait vertement critiquer sur les médias sociaux et par les concurrents. L’humoriste Jon Stewart a parfaitement saisi le problème où tout s’entremêle : c’est facile d’avoir des nouvelles exclusives quand elles sont fichtrement fausses !


Les réseaux sociaux ressemblent à des fours autonettoyants qui se débarrassent de leurs impuretés en surchauffant. Au fond, les journalistes y sont attirés par le même piège brûlant. « Je constate aujourd’hui à quel point Twitter est devenu un des grands outils et une des grandes menaces pour le vrai journalisme », a twitté Geoff Grammer, journaliste de l’Albuquerque News de New Mexico, dès lundi, quelques heures après l’attentat.


« Le succès des sites Web participatifs, notamment en France, vient du fait que ces médias ont tous été fondés par des journalistes réputés qui occupaient des postes importants au Monde ou à Libération, par exemple, commente finalement M. Goyette-Côté. Dans ce cas, la légitimité vient du parcours professionnel des auteurs. Là encore, il y a un paradoxe : des sites Web se développent en adoptant un discours contre le journalisme dans ses formes actuelles alors que ce sont des journalistes qui vont s’implanter dans ces sites pour les crédibiliser. À la longue, les techniques de travail redeviennent de plus en plus proches de la forme traditionnelle. »


Le danger rend d’autant plus nécessaires la prudence et le doute, mais aussi le contrôle par des patrons de salle qui devraient devenir encore plus obsédés par l’éthique et la pratique de la vérification. Mettons que beaucoup de monde, y compris les boss, les journalistes de grands médias et les reporters citoyens, a « dormi au gaz » cette semaine…

1 commentaire
  • Corriveau Louise - Abonnée 21 avril 2013 12 h 38

    Tu es marchandise et tu retourneras en marchandise

    L'information est une médaille à deux faces. Une montre un réel effort journalistique pour déterrer la nouvelle, pour l'analyser et pour la commenter. L'autre montre qu'elle sert aussi à valoriser un capital ou à promouvoir les idées des pouvoirs qui la dirigent ou l'encadrent. Ça devient particulièrement complexe en cas de crise, quand les réflexes des uns et des autres prennent le dessus sur la rationalité.

    Claude Martin
    Prof honoraire, Communication, U. de M.