La télévision en mutation - Circuit fermé

L’utilisation d’Internet pour accéder à du contenu télévisuel est une option intéressante, mais encore marginale.
Photo: La Presse canadienne (photo) Ryan Remiorz L’utilisation d’Internet pour accéder à du contenu télévisuel est une option intéressante, mais encore marginale.

Un soir de janvier 2013, Eric Rosenquist a finalement décidé de publier l’expérience qu’il menait depuis près d’un an. Cet informaticien de Kanata, en banlieue d’Ottawa, a coupé le cordon avec Bell pour économiser sur les frais de télévision satellite et s’en tenir à une antenne sur le toit, à Netflix et aux autres canaux de diffusion par Internet.

« Ce qu’on a appris, c’est que ça ne nous manque pas du tout », dit-il. Fatigué de raconter la même histoire deux ou trois fois par semaine à ses amis et à sa famille, il a démarré un blogue (canadiancordcutting.com) pour exposer l’exploration des solutions de remplacement. Il fait partie d’un mouvement marginal et le sait. « Ça va s’accélérer, mais pas beaucoup. Et lorsque ça va atteindre une vitesse raisonnable, comme par magie les fournisseurs de services télé vont ajuster les forfaits et donner aux gens ce qu’ils veulent. Ils se lassent d’être obligés de s’abonner à une chaîne X afin d’avoir la chaîne Y. »


Pour l’instant, tout indique que, chez les grands joueurs, il n’y a pas nécessairement urgence. Selon les plus récentes données de Rogers, le bassin de clients télé a diminué de 3,6 % en 2012, contre une hausse de 2,5 % chez Bell et un léger recul de 0,3 % chez Vidéotron. D’autant plus que ces entreprises vendent aussi de l’accès Internet, des services sans fil, etc.


« C’est l’un des grains de sable qui sont coincés dans l’engrenage de la télévision traditionnelle », dit Pierre Bélanger, du Département de communications de l’Université d’Ottawa, qui s’intéresse à la « net-amorphose » des médias. « À terme, ça risque de laisser des marques. Ça grafigne. »

 

Désertions


Coup sur coup, deux rapports publiés cette semaine ont tenté de brosser le portrait du phénomène. Selon une firme de recherche torontoise, Convergence Consulting, 72 000 personnes auraient coupé le cordon avec leur câblodistributeur en 2011, 178 000 en 2012 et quelque chose comme 130 000 cette année. Au final, une érosion cumulative de 3,1 % d’ici le mois de décembre.


« Il y a aussi des gens qui n’ont jamais eu de service télé, dit le président de Convergence Consulting, Brahm Eiley. Mais, oui, il y a une tendance. »


Puis est venu ce sondage, gracieuseté de la firme Media Technology Monitor (MTM), selon lequel 8 % de la population n’est pas abonnée à un service de télévision, alors que la tendance depuis 2007 se situait généralement autour de 4 %. Faut-il y voir la fin d’un modèle, d’un système de diffusion qui ne répond plus aux besoins ? « Pas du tout, répond Brahm Eiley. La télé traditionnelle est encore solide ici au Canada : les gens ont dépensé 9,1 milliards là-dessus en 2012. Aux États-Unis, c’est 95 milliards. »


En clair, dit-il, les Bell, Cogeco, Rogers, Vidéotron et Shaw qui dominent ici et les joueurs américains que sont Comcast, DirectTV, Dish et Time Warner Cable « sont beaucoup plus gros qu’Apple, Netflix et Redbox » au chapitre des dépenses pour du contenu et de la publicité qu’ils vendent pour la distribution de contenu. « C’était comme ça il y a cinq ans et ça sera comme ça dans cinq ans aussi. »

 

Pas besoin de réglementer


À deux reprises, en 2011 et en 2012, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications (CRTC) a déclaré noir sur blanc que Netflix n’est pas, pour l’instant du moins, une menace à l’industrie de la télévision classique. De grandes sociétés avaient réussi à démontrer sa croissance, mais quand est venu le temps d’alléger la réglementation pour leur permettre de mieux concurrencer Netflix, pour ne nommer que celui-là, l’organisme fédéral s’est retenu. Rien, a décrété le CRTC, n’indique « que cette pratique nuit au système traditionnel de radiodiffusion ». (Les diffuseurs de contenu sont tenus de contribuer au financement de la production de contenu, et pas Netflix.)


Selon des données de MTM relayées par le CRTC en septembre dernier, 10 % des Canadiens étaient abonnés à Netflix à l’automne 2011, un bond de quatre points en six mois. Le peu de contenu francophone qu’on y retrouve, toutefois, a des conséquences : au Québec, seulement 4 % des foyers étaient abonnés, comparativement à 9 % en Ontario, 12 % dans les Maritimes et 15 % en Alberta.


En guise de comparaison, le taux de pénétration de la télévision par Internet, qui comprend notamment Tou.tv, lancé par la Société Radio-Canada en 2010, se situait à 33, 34 % tant au Québec que dans le reste du pays.


Vidéotron, propriété de Québecor, a par la suite lancé son propre service de télé en ligne et, il y a un mois et demi, Illico Club à volonté, qui offre un contenu illimité pour un tarif mensuel fixe de 9,99 $, deux dollars de plus que Netflix. Flairant une occasion d’affaires, la direction de Vidéotron l’a d’ailleurs présenté comme un « Netflix québécois ». (Astral a déposé une plainte auprès du CRTC en alléguant que le service est une concurrence déloyale à Super écran.)


Forcément, la con-sommation d’heures de télévision n’est pas la même si le client est abonné à Netflix. Toujours selon MTM, une personne qui n’a pas d’abonnement à Netflix regarde un peu plus de 15 heures de télé par semaine. Une personne abonnée regarde environ une heure et demie de moins, mais consomme davantage de télé par Internet et cinq heures de Netflix.

 

Contrôler la tuyauterie


Quand Bell a proposé d’acheter Astral pour 3,4 milliards, l’an dernier, un des arguments avancés portait sur l’urgence de sauver Astral et ses chaînes spécialisées et de prendre du poids pour mieux concurrencer des acteurs étrangers, hybrides et non réglementés, comme Apple, Google (YouTube) et Netflix.


En entrevue à l’agence Canadian Press en juin 2011, le président de Rogers a dit toutefois que Netflix n’est pas un concurrent, mais un acteur qui évolue, comme d’autres, dans un monde en voie de numérisation complète. « C’est un fournisseur de contenu, a dit Nadir Mohamed. Il entraîne l’usage de notre réseau et, compte tenu de notre environnement, on voit ça comme de la consommation pour notre produit de base. »


« La câblodistribution traditionnelle n’est pas menacée à court terme », croit Pierre Bélanger, du Département de communication de l’Université d’Ottawa. « Le taux de pénétration du câble est de 90 %. Et les câblos ont protégé leurs arrières parce que, si vous vous désabonnez de mon câble, c’est correct, mais je suis aussi votre fournisseur d’accès Internet, alors j’irai chercher l’argent de la main gauche. »

 

Changement de paradigme


Une chose est certaine, dit M. Bélanger : le lancement de Tou.tv met à l’épreuve ce qui constitue depuis des décennies la nature même du petit écran : le rendez-vous télévisuel. « Ce n’est pas insignifiant. Tous les contenus, ou une grosse partie, de Radio-Canada sont mis en ligne et gratuits, et ne coûtent rien d’autre que le service Internet. Il y a quelque chose d’astucieux. Est-ce que ça menace directement le câble ? En tout cas, ça offre une autre option. »


Au sud de la frontière, la récente décision d’un tribunal d’appel à New York est venue brasser les cartes. Pour 8 $ par mois, Aereo est un service Internet à New York qui rediffuse - sur PC, Mac, iPad et iPhone - les signaux des grandes stations de télévision sans leur verser un sou. CBS, Comcast et News Corp. ont été incapables d’obtenir une injonction pour empêcher Aereo, appuyé par le multimilliardaire Barry Diller, de fonctionner. L’affaire se dirige vraisemblablement vers un procès en bonne et due forme.


Quant à Netflix, la compagnie semble ne pas avoir dit son dernier mot.


Le mois dernier, l’agence de presse Reuters a révélé que la compagnie a rencontré des câblodistributeurs américains dans la plus grande discrétion pour discuter de partenariats. En gros, Netflix tâte le terrain pour voir si les câblos seraient prêts à l’inclure dans leur bouquet de services sur demande, sans ajout d’équipement supplémentaire. Netflix, une chaîne spécialisée ? « Pas à court terme, a dit son président, Reed Hastings, lors d’une journée d’investisseurs. Mais à long terme ça serait dans l’évolution naturelle des choses pour nous. »

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