Trous de mémoire à Radio-Canada

Parmi les documents archivés, on trouve des clips du Sel de la semaine, une émission dans laquelle Fernand Séguin menait de grandes entrevues (ici avec Jack Kerouac), à l’antenne de 1965 à 1970.
Photo: Source Andre Le Coz / Cinémathèque québécoise Parmi les documents archivés, on trouve des clips du Sel de la semaine, une émission dans laquelle Fernand Séguin menait de grandes entrevues (ici avec Jack Kerouac), à l’antenne de 1965 à 1970.

Connaissez-vous James Dormeyer ? Formé en France à la réalisation et au montage dans les années 1950, il s’installe à Montréal en 1965 et intègre Radio-Canada (RC) après l’Expo 67. Il y touche à tous les genres (variétés, information, émissions pour enfants) et laisse surtout sa marque avec des productions musicales originales. Menuhin-Prévost (1990) raconte pendant deux heures trente la gestation d’une oeuvre contemporaine, de la composition à l’interprétation.


Pas la peine de chercher une trace de cette production ou de n’importe quelle autre production importante de ce réalisateur sur le site des archives de Radio-Canada. Elles n’y sont pas. Comme il y manque d’innombrables autres extraits de qualité et mentions des créateurs phares ou pionniers de l’institution. M. Dormeyer cite ses anciens collègues Paul Blouin, Jean-Paul Fugère, Jean Dumas, Jean Faucher ou Louis-Georges Carrier, qui ont réalisé des télé-théâtres, ou Jean-Yves Landry, Peter Symcox et Pierre Morin pour les émissions musicales et Gilles Senécal, grand maître des émissions jeunesse.


« La devise de Radio-Canada, c’est : “ Je ne me souviens pas ”», dit le réalisateur à la retraite, qui bataille ferme depuis des années pour obtenir des corrections. « Et moins on en parle, moins les gens sont au courant. C’est tout simplement scandaleux. »


Lui-même a commandé des copies de ses principales réalisations au service des archives pour être certain de les protéger. Il a payé de sa poche les cinq DVD. Mais certaines de ses créations ont déjà disparu, notamment la série des Piccolo Musique (1968-1969), composée d’intermèdes, avec Paul Buissonneau aux commandes.


À force de réclamer des corrections, à force de demander qu’on rebouche ce trou de mémoire, M. Dormeyer a fait sortir le chat du sac. En fait, le volet historique des archives de Radio-Canada est entre parenthèses depuis 2009. En clair, la numérisation des archives a cessé à cette date parce que le programme fédéral qui le soutenait a disparu. Pas de fonds, pas de numérisation ni de diffusion, un point c’est tout, surtout dans le contexte actuel de compressions constantes des revenus de la société d’État.


« Nous avons commencé à nourrir le site des archives grâce à une subvention de Patrimoine Canada pour la numérisation et la mise en contexte d’éléments porteurs de nos archives », explique Marie-Philippe Bouchard, directrice générale d’Internet et des services numériques de RC. Ce site vise à rappeler des éléments de notre histoire avec des dossiers sur des personnages ou des événements historiques, par exemple à partir de la matière qui se trouve dans nos coffres. Le financement nous parvenait d’année en année. Quand l’appui a cessé, quand le ministère a fermé le programme de soutien à la culture canadienne en ligne, nous avons dû faire des choix. »

 

Les souvenirs dématérialisés


L’archivage numérique a commencé en 2002, dans les deux langues. Environ 15 % des documents archivés sont maintenant numérisés et 1 % est diffusé en ligne. Les sites de RC et de la Canadian Broadcasting Corporation (CBC) continuent en plus d’abriter le contenu numérique produit au jour le jour.


Le volet historique francophone rassemble 6113 éléments d’archives mis en contexte et présentés selon des thèmes établis par l’équipe éditoriale qui a développé les deux sites radio-canadien. Le Fonds Mémoire canadienne a fourni environ 2 millions à la Société Radio-Canada pour la dernière année d’archivage, un montant correspondant aux trois quarts des ressources consacrées alors à la numérisation et à l’exploitation des deux sites institutionnels.


Mme Bouchard rappelle qu’en 2009, Radio-Canada subissait les contrecoups de la récession mondiale avec des manques à gagner en revenus publicitaires dépassant les 60 millions de dollars. « À l’époque, je n’étais pas aux services numériques ; la décision a été prise de prioriser les contenus actuels plutôt que de continuer à bonifier ou enrichir les archives. Cela dit, il est encore actif et ce qui a été fait l’a bien été. On ne nourrit plus cette banque, c’est vrai, parce qu’il nous manque des ressources, mais on continue à l’exploiter de diverses façons. »


Comment ? La directrice fournit un exemple tout simple à propos de la récente conférence de presse de la prochaine saison de l’Orchestre symphonique de Montréal et de son grand orgue Pierre-Béique. Un lien vers les archives permettait de comprendre qui était M. Béique, un pilier de la fondation et de l’administration de l’orchestre.


Les contenus sont aussi exploités dans le cadre de diverses productions, pour des émissions d’information (comme Tout le monde en parlait), mais aussi pour le secteur du divertissement (par exemple aux Enfants de la télé). Le service exploite aussi les archives comme banque d’images dans laquelle le monde entier peut piger en payant.


Seulement, en ces temps de disettes, le système de mémoire ne serait pas encore autosuffisant. L’archivage et l’exploitation en ligne du contenu dématérialisé coûtent plus cher que les revenus générés par la vente des extraits. La directrice y voit un nécessaire service public. La moyenne de 2012 est à 145 000 visites par mois sur le site archives.radio-canada.ca.


L’exploitation se fait aussi par la rediffusion des émissions complètes numérisées. Artv fait encore ses belles journées en présentant la série Les belles histoires des pays d’en haut. La Société Radio-Canada a en main une licence du Conseil de radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) pour l’exploitation d’une chaîne spécialisée à la carte entièrement conçue autour de la « mise en valeur du patrimoine audiovisuel canadien », soit par la rediffusion, soit par la remise en contexte des contenus provenant des archives. Bref, il y a de la place et de l’espoir pour redynamiser la mémoire télévisuelle et faire enfin comprendre qui est James Dormeyer.


« Nous n’avons pas la volonté de numériser tout ce qui se trouve dans nos coffres, dit Marie-Philippe Bouchard. Ce serait un effort énorme et je ne suis pas sûre qu’il soit nécessaire, dans la mesure où les supports historiques tiennent le coup, sont encore utilisables et qu’on peut aller chercher le contenu quand on en a besoin. Nous ne sommes pas une bibliothèque. Ce n’est pas dans le coeur de notre mandat de servir de bibliothèque universelle. À la base, nous sommes un service de production et de diffusion, même si c’est très précieux de donner accès à notre riche patrimoine. »

4 commentaires
  • Réjean Beaulieu - Inscrit 23 mars 2013 11 h 49

    Le mandat?

    Étrange que le mandat leur permette tant de "remplissage" e.g. variété, tendances, bavardage, sport, météo, etc. mais de moins en moins de contenus capables de nourrir la pensée. Comment donc y limiter la quantité de malbouffe médiatique?

  • Franklin Bernard - Inscrit 23 mars 2013 12 h 19

    Et les fonds d'archivage de la CBC, eux?

    Les mêmes coupures ont-elles été effectuées à l'archivage du contenu anglophone de la CBC? Pourquoi ne puis-je m'empêcher d'en douter?

    Mais consolons-nous, il y a tous les fonds qu'il faut pour commémorer la guerre de 1812 et le jubilé de HM the Queen.

  • Jean-François Petit - Abonné 23 mars 2013 17 h 48

    Le projet original était éducatif, pas exhaustif

    J'ai participé à ce projet dès ses tout débuts en novembre 2001. Comme le souligne Madame Bouchard, le projet n'a jamais visé une quelconque exhaustivité. Il s'agissait plutôt d'un projet à saveur plutôt éducative, qui visait à mettre en contexte de grands événements ou personne de l'histoire canadienne et québécoise à l'aide des archives de Radio-Canada.

    Dès le départ, il était hors de question d'y présenter des fictions, des performances musicales ou théâtrales, etc., non pas à cause d'un manque de volonté, mais plutôt à cause de l'épineuse question de la libération des droits. Parlez-en à n'importe quel gestionnaire de fonds d'archives.

    Si on veut que cet état de fait change, il faudrait soit modifier les lois sur le copyright (improbable) ou injecter beaucoup plus d'argent (tout aussi improbable) pour payer ces droits tout à fait légitimes à nos créateurs. D'ici là, nous aurons toujours un accès très limité à ces contenus, même si en bout de ligne, ils ont été payés avec nos taxes et nos impôts.

  • James Dormeyer - Abonné 25 mars 2013 12 h 53

    TROUS DE MÉMOIRE À RADIO-CANADA

    Je suis bien conscient qu'un Service des Archives n'aurait pas les moyens de payer les droits de toutes sortes reliés à la présentation sur leur Site d'un Opéra par exemple...
    Ma demande n'a jamais été celle-là.
    Plus simplement, et légitimement, ma demande a été, qu'à tout le moins, les noms des créateurs et les titres de leurs oeuvres figurent sur leur Site, et même qu'une première séléction ait été faite par Prix (nationnaux et internationnaux) obtenus, et par catégorie de productions, ce qui aurait limité l'envergure des recherches...
    Sait-on, par exemple, que le réalisateur d'Émissions Musicales Pierre Morin, et le metteur en scène Paul Buissonneau, ont obtenu l'équivalent d'un Oscar en télévision, c'est à dire un Emy Award dans les années 70 pour cette Production de Radio-Canada "LE BARBIER DE SÉVILLE" ?
    Comment le saurait-on puisque qu'ils ne figurent même pas sur le Site des Archives.
    Ce n'est pas une question de budget que d'ajouter certains des noms de ceux qui ont contribué à façonner à la télévision, de 60 à 90, une partie de notre identité...
    C'est une question de respect !

    James Dormeyer.