Le pape plein écran

On a dépêché à Rome des centaines de journalistes pour suivre en direct le départ du pape en hélicoptère.
Photo: Dmitry Lovetsky Associated Press On a dépêché à Rome des centaines de journalistes pour suivre en direct le départ du pape en hélicoptère.

Demandez et il ne vous sera pas nécessairement donné. Quand Joseph Ratzinger a démissionné comme pape le 11 février, des journalistes des médias estriens se sont vite présentés à la faculté de théologie et d’études religieuses de l’Université de Sherbrooke. Les collègues arpentaient les corridors à la recherche de réactions à chaud des intellectuels les plus susceptibles d’en offrir, du moins en théorie. Dans les faits, la nouvelle, bien qu’exceptionnelle dans la longue histoire deux fois millénaire de l’Église catholique, ne passionnait personne, ou si peu qu’à peu près pas.

« Nos médias locaux couraient partout, jusque dans nos locaux de cours pour obtenir des témoignages sur l’avis de nos étudiants, et il n’y avait personne pour dire quoi que ce soit », raconte Martine Pelletier, professeure agrégée de la faculté, spécialiste de la représentation et de la récupération du religieux dans les médias. « Un de mes collègues enseignait ce jour-là et, en classe, personne n’a parlé de ça. Il y a vraiment un décalage énorme entre l’intérêt des médias pour le pape et l’intérêt des nouvelles générations pour la religion institutionnalisée. En tout cas, les jeunes de notre faculté sont bien plus intéressés par le fait religieux de l’expérience. »


Mme Pelletier vient de publier chez L’Harmattan à Paris une version de sa thèse de doctorat sur Marshall McLuhan, penseur majeur des théories de la communication. Elle-même n’a accordé l’entrevue qu’après avoir compris qu’elle ne porterait pas sur le conclave, mais sur la médiatisation du religieux en général, et de celui-là en particulier.

 

Habemus media


« Ce qui m’intéresse surtout dans mes cours sur les médias, c’est le retour de l’implicite religieux, explique la professeure. Je m’intéresse particulièrement à la récupération des grandes traditions, du spirituel ou de la religiosité, on peut nommer ça comme on veut, dans toutes sortes d’espaces insoupçonnés, et pas nécessairement dans les discours officiels ou les expressions radicales. »


Ce n’est évidemment pas un scoop d’annoncer que le traitement médiatique des affaires religieuses souffre de nombreux travers qui finissent par déformer la perspective par inculture, parti pris ou flagornerie. Les médias se passionnent pour les manifestations les plus radicales et les plus sensationnelles, surtout les fous et les criminels de Dieu en fait. Ou bien ils s’intéressent à des formes plus traditionnelles, quoi, comme Mère Teresa ou le dalaï-lama. Dans un cas, le religieux est réduit à sa marge. Dans l’autre, il est confiné à ses archétypes et ses superstars.


La passion débridée du médiatique pour le pape, celui qui s’en va et celui qui s’en vient, semble tomber sous ce cas de figure d’une sorte de survivance anachronique. Et Le Devoir ne fait pas exception avec ses manchettes et ses dossiers.


« Je ne réussis pas encore à m’expliquer cet engouement, confie la professeure. Le bulletin national de Radio-Canada ouvre constamment sur cette histoire. Céline Galipeau a été dépêchée à Rome pour suivre en direct le départ en hélicoptère du pape. […] Pourquoi est-ce encore un choix important du côté des médias ? Quelle peut bien être la représentation du public des décideurs dans les journaux ou les téléjournaux pour entretenir et prolonger la couverture du conclave et faire tel ou tel choix de contenu ? Ça me rappelle l’agonie de Jean-Paul II qui n’en finissait plus de finir à la une. Là, on suit les mouvements autour du conclave et on nourrit les moindres éclats. Je m’interroge donc sur le public cible et sur la conception du public cible des médias. Est-ce vraiment encore d’intérêt aussi général ? »

 

Particularité québécoise


Martine Pelletier est bien consciente de s’impliquer dans cette position en porte-à-faux. Elle comprend aussi parfaitement la particularité de la situation québécoise, l’ancienne « priest ridden province » ayant tiré les couteaux contre le clergé. Le paradoxe n’en demeure pas moins troublant.


« Ce que l’on voit se trouve souvent derrière nos propres yeux, mais bon, il ne faut pas oublier les facteurs objectifs qui rendent cette couverture massive étrange. La pratique religieuse recule depuis longtemps, les repères religieux sont bien difficiles à cerner, y compris dans nos écoles et l’éducation des enfants. Pour les Québécois du moins, je trouve qu’il y a un grand décalage avec la couverture importante et spectaculaire du conclave. Notre comparse Céline [Galipeau] a presque versé une larme en voyant l’hélicoptère emporter le pape. Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi l’affectif est-il encore si présent ? Est-ce que la société vibre encore autant qu’on souhaiterait la faire vibrer?»
 

Ça flatte ou ça saigne


Le traitement lui-même pose donc problème. La course à la papauté est suivie comme une campagne électorale et le conclave traité comme les Olympiques des champions de Dieu. Cette spectacularisation événementielle et superficielle a été exposée la semaine dernière quand la chef d’antenne (encore elle) de Radio-Canada a été accusée de flagornerie avec le cardinal Ouellet par le chroniqueur Patrick Lagacé de La Presse qui a ensuite reçu une lettre injurieuse du patron de Mme Galipeau.


L’Église elle-même, que l’on connaissait plutôt fermée, se rend tout à coup disponible et joue le grand jeu médiatique. On en a eu un bel exemple jeudi quand le charmant directeur des communications du diocèse de Québec a convoqué une conférence de presse pour demander aux médias un peu de retenue dans le traitement de Mgr Ouellet et de onze autres cardinaux « blacklistés » par un organisme de défense des victimes de prêtres pédophiles.


Bref, soit ça flatte, soit ça frappe. Et le reste de l’année, le religieux est renvoyé aux émissions ou aux médias spécialisés, à Second regard ou à Radio Ville-Marie.

 

Capacité de distance


« Le site faitreligieux.com se demandait récemment s’il fallait dire pauvres médias ou pauvres catholiques, poursuit la professeure. Les angles de traitement ne sont pas innocents. La démission du pape a été bien peu traitée sous l’angle pastoral du renoncement ou sa teneur spirituelle. Ces questions passent en filigrane. Les médias mettent plutôt l’accent sur la posture de l’homme comparé à un p.-d.g. d’entreprise qui démissionnerait. »


Finalement, encore une fois, ici comme ailleurs, pour les affaires de ce monde, celui des grands personnages, ou les affaires de l’autre monde, celui des grands amis imaginaires, chaque société n’a que les formes de médiatisation qu’elle mérite, ni plus ni moins. « Il n’y a pas les méchants médias et la bonne société, conclut Martine Pelletier. Les journalistes portent les idéologies et heureusement les plus jeunes générations ont une capacité de distance par rapport au religieux. C’est de bon augure parce qu’il faut une certaine distance pour traiter de ces choses… »

4 commentaires
  • Johanne St-Amour - Abonnée 11 mars 2013 09 h 49

    Bonne question!

    Bonne question! Pourquoi donner autant d'importance à la démission d'un pape, à l'élection d'un nouveau? Pourquoi donner autant d'importance à un groupe religieux aussi contrôlant, aussi peu respectueux des gens???

    Le problème n'est pas seulement dans le traitement médiatique -qui, comme dans l'entrevue de Céline Galipeau, "flatte" plus souvent qu'autrement la religion catholique- mais dans l'importance accordée à un groupe si réfractaire aux homosexuel.l.e.s et aux femmes, pour ne donner que ces deux exemples.

    Pourquoi accorder autant d'importance à la course à la papauté, réunion d'hommes -uniquement d'hommes, où on élira un homme (une religion faite par des hommes, pour des hommes). On se plaît à dénoncer tous les groupes discriminatoires, mais on encense les représentants de la religion catholique, et des autres religions???

  • Hubert Larocque - Abonné 11 mars 2013 10 h 49

    L'idéal d'une certaine théologie: une religion sans Église

    Les médias, du moins ceux de l'Occident, ont annoncé la mort de l'Église catholique à plus ou moins brève échéance. Comme toutes les modes, celle-ci échappe en grande partie à la réflexion et risque de passer assez vite. Aussi digèrent-ils assez mal la moindre trace d'intérêt, même ambiguë, à l’endroit de l’institution qu’ils ont condamnée. On peut se demander ce que peut bien signifier une faculté de théologie où les professeurs et les étudiants ne saisissent pas l’intérêt religieux que peut représenter la papauté et ses problèmes de succession. Cette fameuse « distance » louangée par une certaine enseignante ne serait-elle pas une forme déguisée d’athéisme? Car enfin que sait-on au juste du message de Jésus de Nazareth en dehors de la tradition de l’Église? Une lecture littérale de l’Évangile est assez peu digne du savoir universitaire et risque de tomber dans la plus grande subjectivité ou dans une forme d’anarchie religieuse. Parmi les préjugés de ce temps, il en est un assez évident, c’est celui qui voudrait que toute institution porteuse d’un message soit une trahison de celui-ci et doive être supprimée. Tout au contraire, la religion catholique est le corps du message évangélique et en assure l’incarnation et la pérennité dans l’histoire. Cela ne veut pas dire que, ce message étant vivant et l’âme de ce corps, que ce corps ne doive sans cesse être revu, purifié et revivifié à la lumière de son inspiration originelle. Si l’on n’a pas la foi, la lecture et l’étude des textes et des faits servent à peu de choses pour l’intelligence du mystère de l’Église. Science sans conscience disait Rabelais n’est que ruine de l’âme. Savoir sans foi est un simulacre de théologie. Comme l’Église est une institution divine dans une institution humaine, on risque de s’égarer si, par la foi, l’on ne perçoit pas la présence du Christ derrière les apparences et le sensationnel médiatique.

  • Gilles Beaudet Maison Marie-Victorin - Inscrit 11 mars 2013 11 h 32

    religion pour les humains

    Depuis la crise féministe, il est courant de tout interpréter en fonction de la femme qu'on dit l'égale de l'homme. Si la femme est l'égale de l'homme, quand je parle de l'homme, je parle aussi de la femme, puisqu'elle est égale. Et vice versa évidemment. Mais on voudrait voir voir la femme remplacer l'homme; où est l'égalité ? Ou bien c'est égal ou bien c'est la femme qui doit prédominer, et il n'y a plus d'égalité. On aime voir les choses sous l'angle d'exclusion. Ne vous en faites pas; il n'y aura qu'un pape, et il y aura exclusion de tous les autres. Ou bien, même si le Pape était une femme; il y aurait exclusion des hommes, et exclusion de toutes les autres femmes. Les conditions primordiales sont ainsi. Dire que la religion catholique est une religion pour les hommes, c'est faux. La religion catholique est pour tout le monde, pour tous les humains en tant qu'humains, pas en tant que mâle ou femelle, simplement en tant qu'humains aimés de Dieu et sauvés par la mort et la résurrection du Sauveur Jésus. Au lieu de critiquer vous feriez une belle démarch en vous instuisant plus à fond de l'Évangile et de l'Église catholique. Bonne route.

  • Jean-Paul Rouleau - Inscrit 11 mars 2013 20 h 19

    Des propos provincialistes et corporatistes

    Le Québec n'est pas le nombril du monde, les journalistes et les professeur(e)s d'université non plus. Qu'on le veuille ou non, que ça nous plaise ou non, le pape jouit encore d'une autorité morale dans le monde. Il n'est que normal que les Québecois et Québecoises soient bien informés sur ce qui concerne ce poste et l'exercice de cette fonction. Ça vaut bien tout le cirque médiatique autour de Luka Rocco Magnota.

    Jean-Paul Rouleau, abonné