Les enfants de la télé

<div>
	Avant six ans, la possession d’une console ou d’une tablette personnelle présente plus de risques que d’avantages.</div>
Photo: Gerald Herbert Associated Press
Avant six ans, la possession d’une console ou d’une tablette personnelle présente plus de risques que d’avantages.
Il faut toujours se méfier des médias. Il faut même toujours se méfier des études qui affirment et confirment qu’il faut se méfier des médias. Depuis son apparition, la télévision a eu droit à toutes les remontrances de la part des savants, qui ont bien sûr accouché d’études blindées et indubitables prouvant le même et son contraire. Maintenant, ce sont Internet, les médias sociaux et les jeux vidéo qui casquent.
 
L’Académie des sciences de France rajoute une étude, et toute une. Un de ses grands mérites est de faire la part des choses, en prenant acte de la présence impériale des écrans dans la vie des familles tout en nuançant leurs impacts. « Cet avis tente de rendre compte de façon mesurée des aspects positifs et négatifs rencontrés lorsque les enfants de différents âges utilisent les différents types d’écrans », dit l’étude intitulée L’enfant et les écrans, remise aux ministres de la Santé et de l’Éducation le 17 janvier. Les analyses, remarquables et éclairantes, s’appuient sur les données les plus récentes de la neurobiologie, de la psychologie et des sciences cognitives, de la psychiatrie et de la médecine, tout en considérant les attitudes des éducateurs, tant des parents que des enseignants.
 
Franchement, après des années d’études alarmistes, liant par exemple les habitudes d’écran à l’épidémie d’obésité, les conclusions assez sereines et parfois franchement positives de l’étude ont de quoi, sinon réjouir, au moins rasséréner. Au lieu d’interdire, de dénoncer et d’accuser les écrans de tous les maux, L’enfant et les écrans mise sur la responsabilisation des jeunes comme des adultes chargés de les éduquer sans proscrire. Voici les grandes lignes de l’étude.
 
Pour une conscience réflexive. Il faut d’abord « prendre conscience de la révolution en cours et du choc entre la traditionnelle culture du livre et la nouvelle culture numérique ». Cette attitude demande « réflexion et appropriation » par chacun, les enfants comme les adultes, d’autant plus que les catégories d’analyse et de jugement risquent de ne pas être appropriées si elles tombent dans le piège du « laisser-faire indifférent », de « l’incompréhension profonde » ou de « l’enthousiasme irréfléchi ». L’éveil à cette « conscience réflexive » dans la relation aux écrans doit « adapter la pédagogie aux âges de l’enfant et lui apprendre l’autorégulation ».

Pas de télé avant deux ans. À cet âge, il faut éloigner l’enfant des écrans passifs. Les tablettes visuelles et tactiles peuvent par contre s’avérer utiles à son développement sensori-moteur, « même si elles présentent aussi le risque de l’écarter d’autres activités physiques et socio-émotionnelles ».
 
Entre deux et six ans : la fréquentation supervisée. L’introduction à la télé doit se faire progressivement et sous surveillance pour l’enfant de deux ou trois ans. À partir de trois ans, il faut stimuler les échanges sur ce que voit l’enfant à l’écran. À partir de quatre ans, les jeux à l’ordinateur et sur les consoles ne devraient pas se faire seul pour éviter les dépendances compulsives. « Avant six ans, la possession d’une console ou d’une tablette personnelle présente plus de risques que d’avantages. »
 
Entre six et douze ans, l’apprentissage de l’autorégulation. L’école élémentaire serait le meilleur moyen pour « engager l’éducation systématique aux écrans ». L’objectif : amener l’enfant à autoréguler son rapport au monde virtuel, d’autant plus que le climat de confiance familial est jugé « essentiel ». Le rapport ajoute que l’utilisation pédagogique des écrans « peut marquer un progrès éducatif important ».
 
À l’adolescence, un usage équilibré. Le maniement des outils numériques présente des avantages, par exemple pour stimuler le mode de réflexion hypothético-déductif, mais aussi des risques. Il faut donc là encore établir des règles claires et fixer du temps de fréquentation. Les mêmes précautions équilibrées s’appliquent pour les jeux et les réseaux sociaux. « Aucun consensus n’est établi à ce jour, aucune étude ne permettant d’affirmer l’existence d’une addiction au sens qui est reconnu à ce mot », précise le rapport, qui ajoute que les usages problématiques « sont souvent révélateurs de problèmes sous-jacents liés à des événements traumatiques (violences scolaires, divorces ou difficultés familiales graves, deuils, etc.) et/ou à des troubles psychiques (dépression, déficit d’estime de soi, anxiété sociale). » Bref, il ne faut pas confondre la cause et l’effet.
 
Tout cela dit, les risques pathologiques existent. Mais les conséquences des mauvais usages (repli sur soi, manque de sommeil, défaut de concentration…) « sont le plus souvent rapidement réversibles si les parents interviennent aux premiers signes d’alerte ».
 
***

Angry birds ou 1, 2, 3… géant?

À tout prendre, tant qu’à scotcher un jeune à un écran, au lieu de le laisser regarder une émission de télé, il vaut peut-être mieux le laisser jouer avec une tablette. Cette conclusion étonnante découle d’une recherche récente de la Queensland University of Technology, à Brisabane en Australie. L’article, intitulé « Active versus Passive Screen Time for Young Children », est paru en décembre dans l’Australasian Journal of Early Childhood (vol. 37, no 4). Le laboratoire s’est intéressé à des enfants de 2 à 5 ans pendant une période prolongée.
 
Les chercheurs ont pu établir que l’expérience active, devant une console par exemple, stimule l’estime de soi des enfants et certaines habiletés cognitives, comme la capacité à résoudre des problèmes. Le « gaming » n’a en fait des effets négatifs que sur une minorité de joueurs excessifs. Par contraste, le rapport passif à l’écran de télé n’apporte que peu d’avantages. Les universitaires insistent tout de même pour restreindre et contrôler le temps passé par les enfants devant les écrans. Les jeux violents, par exemple, sont à proscrire et la modération a toujours bien meilleur goût…
3 commentaires
  • Philippe Croteau - Inscrit 26 janvier 2013 14 h 31

    ...Les jeux violents, par exemple, sont à proscrire...

    • Adam Scott - Inscrit 27 janvier 2013 14 h 06

      À proscrire aux enfants de 2 à 5 ans évidemment si on se fie au contexte.

  • Jean-Pierre Bouchard - Inscrit 26 janvier 2013 18 h 28

    L'humanité expérimentale et le fantôme parental

    Belle étude sur le rôle des parents si ce n'est que lorsque les parents sont dysfonctionnels pour reprendre l'expression sur le dos des parents plutôt que sur la vague famille, les écrants deviennent le lieu de l'éducation et de la communication ou de ce qui réussit à faire sens pour les jeunes. Les années 60 sont témoins de la première génération qui a grandi avec la télé et la grande marque culturelle du cinéma, cette génération définie comme celle du X a rencontré ses problèmes majeurs et pour certains individus parmi quelques centaines de milliers en Occident la tragédie tout court. L'âge de l'individualisme depuis 1960 bien avant 1980 s'est développé en parallèle avec le développement des écrans, de l'instrumentalisation avancée du rapport à la vie dont la présence des caméras de surveillance urbaine cohabitent avec le dernier essor de l'ordinateur de poche dans le téléphone intelligent. De cette instrumentalisation individuelle poussée de la vie humaine que doit t'on en retenir lorsque la référence familiale toujours indispensable de par la dépendance de l'enfant devient davantage flottante, brumeuse parce que l'adulte lui même dans l'optique technique est moins porté par la valeur familiale ou plus largement collective? L'envers négatif de cette étude exprime bel et bien le danger pour les enfants d'être -élevés- relativement par la télé d'abord et ensuite internet. Certains enfants des années 60 en ont été les premiers cobayes et depuis les écrans nous accompagnent plus que jamais.

    La socialisation abstraite est plus forte avec internet de nos jours que la vraie possible dans le guichet automatique d'une banque avec son va et vient. Le guichet est un écran.