Le bruit des choses

Guillaume St-Onge, Raphaëlle Derome et Fabien Fauteux ont fait leurs classes sur les ondes de CISM.
Photo: - Le Devoir Guillaume St-Onge, Raphaëlle Derome et Fabien Fauteux ont fait leurs classes sur les ondes de CISM.

L’ascenseur, la piscine, la bague, le tuyau, le soutien-gorge, les ciseaux, le masque, la chaîne, la bouteille, l’aiguille, le calendrier, la clé, la clôture et on en passe, et d’aussi bons devenus d’excellents sujets de l’émission Histoire d’objets. Rendue à la chaise, la sympathique et brillante équipe a portraituré l’instrument de relaxation ou de torture en causant fauteuil roulant avec l’athlète Chantal Petitclerc et sculpture avec le monomaniaque du siège Michel Goulet.

Ces Histoires d’objets apparues à l’été 2011 reprennent du service sur la Première chaîne pendant les Fêtes, tous les jours de la semaine, à 11 h, du 24 décembre au 4 janvier. La série va causer d’une dizaine de nouveaux objets, révéler leur origine, examiner leur place actuelle dans la grande société ou la banale quotidienneté. La liste comprend cette fois la boule, le four, le billet de banque, la pelle, l’hélice, le poteau, la couverture, le verre à boire et la roue.


« Nous ne sommes pas des anthropologues des objets, explique l’animateur Fabien Fauteux. Nous ne passons pas notre temps à errer dans les musées pour observer des objets fascinants. Nous ne sommes pas des collectionneurs non plus. Nous sommes simplement des gens curieux, des gens de médias, qui ont choisi ce thème comme terrain de jeu. »


Ce « nous » inclut le réalisateur-chroniqueur Guillaume St-Onge et Raphaëlle Derome, chroniqueuse et recherchiste. Elle se joint à l’interview téléphonique. « L’objet est un prétexte qu’on essaie de décliner, poursuit Mme Derome. Peut-être que nos premiers épisodes s’attardaient plus aux objets en tant que tels, le design des poubelles par exemple. À la longue, on a choisi de surprendre les gens et de les étonner avec les liens proposés. »


Le renouveau de la radio


Cette émission, qui a remporté un prix de l’Association of International Broadcasters à Londres en novembre, concentre le renouveau de la radio généraliste publique après des années à se complaire dans certaines vieilles et mauvaises habitudes. Sitôt arrivés aux commandes, les audacieux Patrick Beaudoin et Anne Sérode ont lancé des appels à tous pour obtenir des idées et des projets. Le trio formé à CISM 89,3 FM, la radio étudiante de l’Université de Montréal, au début des années 2000, a immédiatement plu avec sa proposition d’un format court, parfaitement adapté au média radiophonique, ses coupes transversales dans l’histoire et la société, son ton un brin badin et ses propos intelligents.


M. Fauteux résume en parlant d’une émission « ludique ». Mme Derome lance « déjantée » et enchaîne avec l’exemple d’un prochain épisode sur la pelle. « Notre correspondante s’est pointée au rodéo de l’excavatrice de Val-d’Or. On s’est dit que les fourmis creusent beaucoup et on a un super sujet de Guillaume avec un entomologiste qui verse de l’aluminium liquide dans les fourmilières pour en comprendre l’architecture. Mais bon, dans le cadre d’une émission diffusée le 4 janvier, il fallait bien parler de la pelle à neige. On a finalement décidé de parler des méthodes de sauvetage des victimes d’avalanches. » Ces explorations de chemins de travers poursuivent dans la voie ouverte par l’animateur Jacques Bertrand, au micro de La tête ailleurs, autrefois à Macadam Tribus, émission déjà ludique et déjantée. Les jeunes trentenaires s’en réclament, comme du Spornographe, tout en assumant leur passion pour la radio, un bon vieux média encore et toujours capable d’être parfaitement de son temps numérique, dématérialisé et globalisé.


« Personnellement, je suis une très grande consommatrice de radio, dit Raphaëlle Derome. C’est vrai que je suis un peu archaïque. Je n’ai pas de cellulaire et mon chum a acheté une télé pour suivre les Jeux olympiques cet été. Par contre, j’ai des postes de radio dans la chambre, la cuisine, le salon et la salle de bains. Je suis aussi une radio-canadavore tandis que Guillaume écoute tout. »

 

Pas le CHOI FM


Comme de plus en plus d’artisans de ce formidable média, elle cite aussi en modèle This American Life et Radio Lab, des productions de fond appelant une écoute attentive. «La radio s’est réinventée ces dernières années, notamment grâce à Internet qui permet des écoutes en différé, dit M. Fauteux. La télé subit les mêmes transformations.»


Histoires d’objets partage avec ces grands exemples américains un immense respect de l’auditeur, pour son intelligence et son humour, bien sûr, mais aussi pour sa générosité d’écoute. Dit autrement : cette émission fait sentir que le temps d’antenne demeure un précieux privilège qui appelle une fine préparation. Dit encore autrement : on n’est pas à CHOI FM avec cette bande-là, en ce sens que les commentaires ne sont jamais approximatifs et improvisés. Tout est écrit, répété, planifié. L’interaction entre les membres de l’équipe s’est d’ailleurs bonifiée, décoincée, même si les trois amis se vouvoient, par principe radiocanadien.


« On se donne une latitude, mais dans le plan, tout est très clair, explique Mme Derome. Parfois, Guillaume laisse des bloopers au montage. Je crois que c’est sa façon de dire à l’auditeur que, oui, bien sûr, on fait du montage et que rien n’est laissé au hasard. En fait, le montage nous permet de prendre plus de risques. Par exemple en interviewant des gens très peu habitués au micro. En coupant dans une moins bonne entrevue de trente minutes, on peut arriver à un très bon résultat de cinq minutes. »

 

Écouter pour voir


Et que disent toutes les heures accumulées ? À la longue, malgré ce qu’en disent les jeunes pros, il semble se dégager une sorte de perspective assez anthropologique sur les objets. Le collègue du Devoir Jean-François Nadeau, historien de formation, a développé une autre perspective dans son émission de l’été dernier, C’est une autre histoire, partie elle aussi à la découverte de thèmes atypiques (les vacances, les poux, les mariages, la chasse…), dont certains (le vélo, le balai, le gazon) auraient pu être traités par Histoires d’objets.


« Notre format impose des limites avec lesquelles nous sommes tout à fait à l’aise, explique l’animateur. Nous avons une heure, découpée en segments. Quand nous traitons du marteau, nous pouvons évoquer le communisme ou l’escouade Marteau, mais on ne fera pas l’histoire de la corruption au Québec. Histoires d’objets, ce n’est pas Enquêtes, on se comprend. En même temps, tout est possible à l’intérieur de cette forme souple. On développe des angles anthropologiques, sociologiques, politiques, scientifiques, sportifs ou artistiques. Tout est possible et au final on fait l’émission qu’on aimerait entendre. »


Cet enrichissement du banal, cette élévation du quotidien se veut aussi une petite dose anticynique. « Nous souhaitons stimuler la curiosité, dit Raphaëlle Derome. En traitant des poteaux, j’ai rencontré des poseurs de lignes. Depuis que je les ai rencontrés, je ne vois plus les poteaux de la même manière… » Le slogan de l’émission le résume bien quand il annonce : vous ne regarderez plus votre téléphone ou votre pelle de la même façon.


« Ça reste juste une émission d’une heure sur des objets, dit honnêtement M. Fauteux, mais nous la produisons en y investissant à fond. L’enseignement que nous souhaitons servir aux autres, nous l’appliquons dans notre propre travail en allant au-delà de la surface des choses. »

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NDLR: Une correction a été apportée à ce texte après la mise en ligne.