Les journaux ont-ils été trop partisans pendant le conflit étudiant?

L’impression se confirme. Le Devoir appuyait les étudiants en grève tandis que les autres quotidiens de Montréal les traitaient défavorablement.

Selon une étude universitaire dévoilée ce samedi matin, les textes diffusés par Le Devoir ont été globalement plus favorables au mouvement étudiant contre la hausse des droits de scolarité pendant le conflit du printemps par rapport au traitement proposé par les trois autres quotidiens de Montréal. Le Devoir a aussi publié des reportages et des commentaires beaucoup plus critiques à l’endroit du gouvernement.

Par contraste, Le Journal de Montréal (JdeM) et The Gazette ont fait preuve d’un négativisme à peu près semblable à l’endroit des étudiants en grève tandis que La Presse affichait une orientation négative moins marquée. Ces trois journaux ont aussi été critiques du gouvernement, mais dans une moindre mesure.

Ces conclusions ressortent d’une étude sur l’orientation de la couverture médiatique du printemps étudiant exposée et débattue en ouverture du congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), qui se tient samedi à Saint-Sauveur. Cette association sectorielle est celle qui rassemble le plus de membres au Canada.

L’étude a été réalisée par le Centre d’études sur les médias (CEM) de l’université Laval. D’autres volets suivront dans les prochaines mois, notamment sur les sujets traités, le traitement de l’info à la télé et les panels d’experts qui se sont prononcés pendant le conflit.

La première analyse quantitative porte sur l’ensemble du contenu touchant le conflit publié entre le 13 février et le 23 juin derniers, à l’exception des photos, des caricatures et des titres de la une. Au total, l’enquête a classifié près de 4000 textes. Le Devoir a consulté une présentation «power point» fourni par le CEM.

La méthodologie identifie des protagonistes : le gouvernement qui voulait augmenter les droits de scolarité; les mouvements étudiants pour et contre la hausse; et dans ce dernier cas, les quatre associations militantes (CLASSE, FEUQ, FECQ et TaCEQ).

Un indice synthétique d’orientation très simple détermine le traitement qui leur était accordé par les articles. Cette grille prévoit quatre possibilités de pointage : l’article est très favorable (+ 2 points) ou favorable (+ 1 point); l’article est très défavorable (-2 points) ou défavorable (-1 point).

«Un indice positif traduit, globalement, un appui à ce protagoniste, résume le document du CEM. Plus l’indice est élevé, plus l’appui est important. Un indice négatif traduit, globalement, une opposition à ce protagoniste. Plus l’indice est élevé, plus l’opposition est importante.»

Sur cet axe d’orientation, le zéro signale un équilibre parfait. Selon cet indice, Le Devoir obtient un score de + 113 pour l’orientation de sa couverture du mouvement étudiant contre la hausse. La Presse se situe à –125, The Gazette à –241 et le JdeM à –243. D’où cette conclusion que l’on peut répéter : Le Devoir appuyait les étudiants en grève tandis que les autres quotidiens de Montréal les traitaient défavorablement.

La tendance s’inverse pour le traitement du gouvernement avec cette fois –312 pour Le Devoir et –49 pour The Gazette. Le JdeM et La Presse sont dans la même lignée avec respectivement –125 et –156.

Évidemment, l’exercice quantitatif repose sur une analyse subjective. Le CEM précise que «orienté» ne signifie pas «biaisé ou contraire aux règles journalistiques».

Voici d’autres faits saillants de l’enquête :

Les quotidiens québécois ont publié à peu près le même pourcentage d’articles jugés neutres par rapport aux différents protagonistes du conflit étudiant. Le Devoir et le JdeM affichent un score semblable de 78% d’articles neutres pour la nouvelle, le portrait et  l’entrevue. La Presse monte à 82% et The Gazette à 84%. La moyenne du groupe se stabilise à 81%.

L’écart se creuse avec les chroniques et les éditoriaux. Cette part de la production du JdeM est jugée neutre un coup sur quatre (25%), à 27% dans le journal anglophone, à 32% dans La Presse et à 36% dans Le Devoir. Les chroniques seules du Devoir seraient neutres dans 39% des cas. The Gazette se démarque avec des textes d’analyses jugés neutre à 89% tandis que la moyenne francophone baisse à 62%.

L’orientation des chroniques du Journal de Montréal s’avère la plus défavorable à l’endroit du mouvement étudiant contre la hausse, et de loin, avec un indice de –157. The Gazette se situe à –77, La Presse à –39 et Le Devoir passe au noir avec + 18.
Par contre, le JdeM affiche un score parfaitement neutre (0) pour ses nouvelles. Ce journal est donc à la fois le plus «objectif» dans le reportage et le plus «subjectif» dans le commentaire. La Presse se situe à –11 dans la nouvelle, The Gazette à – 14 et Le Devoir à + 28, ce qui en fait encore une fois le seul journal à passer dans le camp des grévistes.

L’orientation du traitement du gouvernement donne des scores beaucoup moins contrastés avec cette fois le JdeM (-39), La Presse (-32) et Le Devoir (–39) nez à nez pour la nouvelle et un peu plus différenciés pour le commentaire, soit –27 pour le  JdeM, - 63 pour La Presse et –77 pour Le Devoir.  The Gazette a presque équilibré son traitement de l’État avec –2 en chroniques et aux éditoriaux.

L’orientation varie en intensité selon le type d’auteur, les chroniqueurs et collaborateurs externes (y compris les auteurs des lettres d’opinion) semblant plus marqués que les journalistes. Au Devoir par exemple, l’orientation défavorable au gouvernement (- 312) s’explique en bonne partie par la virulence des tiers (-196) par rapport au traitement de la salle (-116). De même au JdeM, les chroniqueurs et autres donneurs d’opinion étaient plus orientés (-152) que les auteurs journalistes (-91).

 
23 commentaires
  • Nichol Nicole - Inscrite 17 novembre 2012 08 h 59

    Oui

    Et pour le PQ aussi

  • Claude Filimenti - Inscrit 17 novembre 2012 10 h 32

    Cette enquête du Centre d'études sur les médias n'est pas sans rappeler celle sur la position des médias au dernier référendum.

    Il y a peu ou pas d'indépendance des médias par rapport à des positions économiques, sociales ou politiques. Il faut apprendre à reconnaître la pensée rédactionnelle, l'orientation habituelle de chacune afin de pouvoir juger quelle part de crédibilité lui accorder sur un sujet donné. Ce n'est pas sans rappeler le texte de Pierre Bourdieu « L'opinion publique n'existe pas » (Exposé fait à Noroit (Arras) en janvier 1972 et paru dans Les temps modernes, 318, janvier 1973, pp. 1292-1309. Repris in Questions de sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1984, pp. 222-235, disponible au http://youtemmar.unblog.fr/files/2011/11/document1

    Les médias servent des intérêts, qu'ils soient ceux de leurs propriétaires, de leurs actionnaires, de leurs commenditaires (publicité) et de leurs politiques rédactionnelles. Le choix de traiter ou de ne pas traiter d'un sujet et la façon dont on le traite n'est généralement pas laissé au hasard et certainement pas à la neutralité journalistique.

    Il n'y a rien de foncièrement répréhensible à ce qu'une publication prenne position. Ce qui fait mal, c'est de déguiser cette prise de position sous le couvert du journalisme indépendant. Évidemment, les publication ne vont pas annoncer leurs couleurs politiques, leurs sources décisionnelles. C'est donc laisser au lecteurs de faire la part des choses, comme dans le mensonge marketing de l'étiquettage des aliments…

    • France Marcotte - Abonnée 17 novembre 2012 16 h 23

      «Il n'y a rien de foncièrement répréhensible à ce qu'une publication prenne position. Ce qui fait mal, c'est de déguiser cette prise de position sous le couvert du journalisme indépendant», dites-vous.

      Merci du renfort. C'est ce que je me tue à essayer de dire depuis un moment sans avoir vraiment les mots et l'autorité qu'il faut pour être entendue.

      Vous m'avez l'air d'un monsieur bien sous tous rapports, comme on dit.

      Vous on devrait vous entendre...

    • France Marcotte - Abonnée 17 novembre 2012 17 h 35

      M.Lamontagne,

      Il y a un douteux glissement dans votre commentaire. Il s'effectue juste après le mot «afficher».

    • Georges Washington - Inscrit 17 novembre 2012 19 h 02

      Le problème des média québécois d'aujourd'hui c'est plutôt la multiplication des chroniqueurs.

      Oui, il faut distinguer la nouvelle journalistique, l'éditorial et la chronique. Même à l'intérieur de la chronique, il y a la chronique d'opinion. Et cette dernière prend passablement de place dans certains média au point d'éclipser la nouvelle, qui elle se doit d'être traitée avec un maximum d'objectivité même si l'objectivité n'existe pas.

      Sauf qu'en multipliant les chroniqueurs d'opinion et il y a foule sur le parvis pour accéder à cette position de gérant d'estrade dans beaucoup de cas, un journal fini par prendre une teinte trop accentuée au mépris de son rôle premier, qui est d'informer.

      Ce rôle d'information est absolument crucial dans une démocratie, voir glisser les journaux vers de la prise d'opinion à propos de tout n'est pas bon signe.

    • François Ricard - Inscrit 18 novembre 2012 09 h 16

      À New York, lors d’un banquet, le 25 septembre 1880, le célèbre journaliste John Swinton se fâche quand on propose de boire un toast à la liberté de la presse :
      « Il n’existe pas, à ce jour, en Amérique, de presse libre et indépendante. Vous le savez aussi bien que moi. Pas un seul parmi vous n’ose écrire ses opinions honnêtes et vous savez très bien que si vous le faites, elles ne seront pas publiées. On me paye un salaire pour que je ne publie pas mes opinions et nous savons tous que si nous nous aventurions à le faire, nous nous retrouverions à la rue illico. Le travail du journaliste est la destruction de la vérité, le mensonge patent, la perversion des faits et la manipulation de l’opinion au service des Puissances de l’Argent. Nous sommes les outils obéissants des Puissants et des Riches qui tirent les ficelles dans les coulisses. Nos talents, nos facultés et nos vies appartiennent à ces hommes. Nous sommes des prostituées de l’intellect. Tout cela, vous le savez aussi bien que moi ! » (Cité dans : Labor’s Untold Story, de Richard O. Boyer and Herbert M. Morais, NY, 1955/1979.)
      Et c'est encore plus vrai dans le Québec du XXI e siècle.

  • André Michaud - Inscrit 17 novembre 2012 10 h 48

    Oui

    Beaucoup trop de place aux carrés rouges et pas assez aux victimes : les étudiants qu'on a empêché d'étudier et qui ont perdu temps et argent, les victimes de vandalisme, les citoyens pognés dans le traffic occasionné par les manifs anarchistes etc..

    Mais on est pas surpris, car les média recherchent le sensationalisme et les gens qui dérangent plutôt que prendre le parti du citoyen ordinaire..

    • Gaston Carmichael - Inscrit 17 novembre 2012 13 h 53

      La Presse et le JdeM étaient contre les carrés rouges. Seul le plus petit quatidien du Québec appuyait les carrés rouges. Et vous trouvez cela de trop.

      Vous semblez être un partisan inconditionnel de la pensée unique, en autant qu'elle corresponde à la vôtre.

    • Lydia Anfossi - Inscrite 17 novembre 2012 17 h 00

      Vous ne semblez pas avoir compris les résultats monsieur Michaud, tous les journaux sauf Le DEvoir étaient contre les étudiants et pour ce que vous appelez les "victimes". Qu'en pensez-vous de cela? Ça vous révolte encore???

    • Lisa Hamel - Inscrite 18 novembre 2012 07 h 35

      Et même le devoir n'était pas "pour" les "carrés rouges", juste un peu moins contre, à mon avis.

    • Véronique Proulx - Inscrite 18 novembre 2012 17 h 11

      Je trouve aussi l'emploi du mot "victime" exagéré, dans ce cas-ci. Si les arboreux de carrés verts étaient des victimes (qui tentaient de passer par-dessus des décisions démocratiques), eh bien plusieurs citoyens et moi étions victimes du gouvernement libéral.

      Oh et en passant, c'est normal et légitime qu'un mouvement social fasse des "victimes" comme des gens qui sont rentrés 30 minutes plus tard chez eux, le soir. Il y a eu des mouvements qui ont fait indirectement (ou directement, dans le cas de révolutions) des morts, mais bon, chez vous, M. Michaud, le terme "victime" semble élastique.

    • - Inscrit 18 novembre 2012 19 h 56

      Pas assez de place aux "victimes" ... quelle connerie ! Les victimes de la démocratie ! Ayoyyyye !

  • Patrick Bengio - Inscrit 17 novembre 2012 10 h 49

    Objectivité versus partialité?

    Très interessant. Cependant, je crois qu'en général on peut dire qu'avoir une orientation envers un côté ou l'autre lors d'un débat ne peut pas être un gage d'objectivité ou de subjectivité...

    ce sont plutôt les RAISONS qui nous amènent d'un côté ou de l'autre qui démontrent notre objectivité, ou la validité de notre raisonnement.

    Par exemple, certains médias américains qui placent le créationnisme et la théorie de l'évolution se verraient attribuer un score neutre (0), ce qui ne veut pas dire qu'ils font preuve d'objectivité...!

  • Jean Boucher - Inscrit 17 novembre 2012 11 h 25

    Et les commentateurs «experts» !

    Il serait aussi fort intéressant d'analyser les propos des commentateurs «experts» de la télé, invités ou payés par la SRC, TVA..., qui ont eu un impact majeur durant la grève et les élections générales de septembre 2012. Certains, devenus députés et autres, continuent de déblatérer ou d'appuyer les étudiants et le PQ.

    • Jean Boucher - Inscrit 17 novembre 2012 14 h 39

      Changements apportés à la dernière phrase de mon commentaire. Lire plutôt:

      «...Certains, devenus députés et autres, continuent de déblatérer continuellement contre les étudiants et le PQ(ainsi un
      autoproclamé péquiste de droite râleur qui perdure à Télé-Québec et LCN).

    • Huguette Daigle - Inscrite 18 novembre 2012 09 h 24

      Vous savez très bien que les postes de télévisions invitent les gens pour commenter qui ont une pensée semblable à celui qui l'invite et pense comme eux.
      A T.V.A Martineau invitait seulement ses colègue du journal de Montréal pour commenter la grève étudiante et c'est la même chose quand il y a des élections.
      La même chose avec Pierre Bruneau quand il intéroge au bulletin de nouvelle un membre du parti libéral,il les laisse parler mais quand c'est un memebre du P.Q il les intéroge comme un pittbull et quand l'entrevue est terminée on en sait pas plus après qu'avant.Même chose avec Laroque,Lapierre.
      Au moins sur R.D.I à 24 heures en 60 minutes ils ont au moins l'honnêteté d'invité des opinions contraires et là le public peut choisir qui croire.

      Je crois que plus les journalistes sont là longtemps moins ils sont capable de neutralité.