Twitter est une jeune femme américaine

Les femmes dominent les abonnés Twitter, à hauteur de 53 %. Sur cette photo d’archives, une jeune femme participe à un « Twitter Town Hall » organisé par la Maison-Blanche, en juillet 2011.
Photo: Agence France-Presse (photo) Mandel Ngan Les femmes dominent les abonnés Twitter, à hauteur de 53 %. Sur cette photo d’archives, une jeune femme participe à un « Twitter Town Hall » organisé par la Maison-Blanche, en juillet 2011.

Les femmes dominent les abonnés Twitter. Elles comptent pour 53 % des utilisateurs du réseau de microblogage.


Les jeunes et même les très jeunes s’y retrouvent aussi en surnombre. Près des trois quarts des comptes (74 %) appartiennent à des jeunes de 15 à 25 ans. La tranche d’âge de 26 à 35 ans en rajoute 15 %. Ce qui fait que les vieux et les encore plus vieux comptent pour à peine un utilisateur sur cinq.


Les Américains écrasent aussi ce nouveau média, avec plus d’un gazouilleur sur deux (51 %). En ajoutant les comptes basés en Grande-Bretagne (17 %), en Australie (4 %) au Canada (3 %) ou en Irlande (1 %), on se retrouve avec une forte prédominance des « peuples de langue anglaise », comme disait Churchill, à plus des trois quarts en somme.


Bref, le gazouilleur type est une jeune femme américaine. En plus, elle parle sinon d’amour du moins de ce qu’elle aime. En tout cas, « Love » est le mot le plus utilisé dans les courtes présentations autobiographiques des usagers.


Il y a des nuances, évidemment. Au Canada, les hommes et les femmes twittent à égalité. En Inde, c’est une affaire d’hommes. Dans l’Hexagone aussi, avec 65 % de Français pour 35 % de Françaises sur le réseau.


Ce portrait type émerge d’une vaste enquête réalisée par Beevolve, société spécialisée dans l’analyse et la veille des réseaux sociaux. L’analyse s’appuie sur quelque 36 millions de comptes, soit à peu près 5 % du total général.


L’enquête s’intéresse aux caractéristiques socioculturelles des usagers. Certaines ont été difficiles à colliger, notamment l’âge des usagers, les plus âgés affichant rarement cette information. La compagnie affirme dans sa présentation qu’aucune autre synthèse n’a utilisé jusqu’ici autant de données.


« Souvent, les informations manquent pour nous permettre d’avoir une meilleure connaissance de ce qui se passe sur Internet, explique le sociologue des médias André Mondoux, professeur de l’École des médias de l’UQAM. On commence d’ailleurs à peine à s’y intéresser à fond dans les universités. »

 

Mon cercle à moi


Des informations de l’enquête de Beevolve paraissent sans importance, ou à peu près insignifiantes, sauf peut-être pour des pros de la mode et du design. Un volet de l’enquête permet par exemple d’établir que les femmes préfèrent le mauve, en tout cas dans leur couleur de fond d’écran. Plus d’une sur cinq (22 %), opte pour cette couleur, une sur sept (14 %) pour le rose et une sur dix (11 %) pour le bleu-vert. Les hommes préfèrent le noir et des teintes très foncées à quatre contre un.


Il n’y a pas que ça, heureusement. On apprend aussi que la grande majorité des comptes (81 %) attirent moins de 50 abonnements et suivent (71 %) moins de 50 comptes. Plus étonnant encore : six usagers sur dix n’affichent aucun abonné, ne sont suivis par personne quoi. On répète : six sur dix ! Par ailleurs, un compte sur dix ne suit personne.


Sur quoi ces branchements de proximité échangent-ils ? Sur quoi gazouille-t-on ? La différenciation sexuelle joue. Les femmes causent beaucoup plus famille et mode tandis que les hommes font circuler de l’info sur la technologie, les sports et le management.


La catégorisation joue aussi un peu. Les plus jeunes (15- 25 ans) parlent plus d’éducation et des arts. Leurs parents (36-55 ans) causent plus famille. Pour le reste, tout le monde parle à peu près autant de sport, de tourisme ou du divertissement.

 

Je twitte, donc je suis


« Le “Je” domine sur les plateformes comme Twitter ou Facebook, constate le professeur André Mondoux. Le média social devient l’expression du sujet et c’est bien normal puisque l’hyperindividualisme de nos sociétés laisse croire aux individus qu’ils sont émancipés du social. La prédominance de l’individu tend à éclipser les rapports politiques, religieux ou idéologiques ; ne reste que des individus qui s’affirment comme étant totalement libres. C’est le modèle néolibéral où le “nous” s’efface, où l’État disparaît, où il ne reste que le “je” qui est tout. »


Bref, tout le monde s’exprime en ligne, mais à partir de soi. Cette mutation sociotechnologique refonde les rapports entre le privé et le public. « Twitter, comme Facebook, permet à l’individu qui se perçoit comme autonome et affranchi de “se dire” quand il rencontre l’autre, poursuit le professeur Mondoux. La vie privée fait ainsi irruption sur la scène publique. Parallèlement, tous ces messages personnels en circulation interrogent sur l’émergence de dynamiques de contrôle, notamment par l’impératif de production. Ainsi le sujet hyperindividualisé est “géré” par un modèle d’optimisation, de performance. »


La course aux abonnés traduit bien cette logique performative, comptable et commerciale qui transforme le gazouilleur en @ego.inc, surtout le professionnel des communications, journaliste, relationniste ou artiste. L’enquête de Beevolve ne s’étend pas sur les abonnés qui ne twittent jamais (mea culpa). En moyenne, un compte a émis moins de 800 messages au cours des trois dernières années. Le plus actif @InternetRadio a déjà produit plus de 2,7 millions de messages. Ce compte répertorie en temps réel les diffusions musicales par les stations de radio, dans le but de les faire aimer et acheter évidemment…


« Où doit en effet s’arrêter la production des amis-comptes ? conclut alors le spécialiste. À 50 abonnements ? 500 ? 10 000 ? Et le nombre de tweets ? À 1000 ou à 100 000 ? Ici prévaut une dynamique commerciale, une logique de publicité ; ce qui ne surprend guère puisque c’est là le but premier des fournisseurs de ces services : faire circuler les contenus sur lesquels se greffe de la publicité. »