Des langues menacées d’extinction dans les univers numériques

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	Vingt et une langues sont, à l’ère de la socialisation en format 2.0, en « danger d’extinction numérique ».</div>
Photo: Agence France-Presse (photo)
Vingt et une langues sont, à l’ère de la socialisation en format 2.0, en « danger d’extinction numérique ».

La modernité et ses paradoxes. Toujours plus branché, toujours plus en mouvement et toujours plus accroché à la technologie dans le creux de sa main, l’humain en réseau communique aujourd’hui plus que jamais. Mais ce faisant, dans certains coins du globe, il pourrait aussi y laisser… sa langue.

C’est en tout cas ce que vient de mettre en lumière un réseau de 60 chercheurs européens qui, dans 34 pays, s’est penché sur l’avenir de plusieurs grandes langues dans un univers social et communicationnel en mutation. Et leur conclusion est sans appel : 21 langues, et pas les moindres, comme le danois, l’irlandais, de norvégien, le portugais ou encore le polonais sont, à l’ère de la socialisation en format 2.0, en « danger d’extinction numérique », estiment-ils. La faute aux compagnies de logiciels, marchands de téléphones dits intelligents ou de service en ligne qui ne pensent pas à elles.


Pour le META-NET, ce réseau d’universitaires versé dans la promotion du multilinguisme technologique sur le continent européen, « la plupart des langues européennes pourraient ne pas survivre à l’ère du numérique », en raison d’une « prise en charge » faible ou inexistante de ces langues par les outils de communication qui se déploient actuellement dans le quotidien des gens. Le groupe montre entre autres du doigt les traducteurs et correcteurs automatiques, les systèmes d’assistance à l’écriture ou l’analyse textuelle, les systèmes de reconnaissance vocale, dont le système SIRI enchâssé dans les iPhone, et autres outils linguistiques qui vibrent principalement pour l’anglais, peut-on lire, ainsi que pour le français et l’espagnol, en se souciant très peu du basque, du bulgare, du croate, de l’estonien, du letton, du gaélique, du maltais, du finnois ou du catalan. Pour ne citer qu’eux.


« Les résultats de l’étude sont alarmants, résume Hans Uszkoreit, coordonnateur du META-NET. La majorité de langues européennes [soit 21 sur 30] sont sous-équipées ou négligées numériquement. Elles ne sont donc pas en mesure de faire face à l’avenir. »


Rozenn Milin, la directrice du programme Sorosoro - qui veut dire « le souffle, la parole, la langue » en araki, langue océanienne -, un organisme international qui vise à sauvegarder, en les documentant par l’écrit, le son et l’image, des langues menacées de disparition autour du globe en ce moment, acquiesce. « Une langue qui n’existe pas sur Internet ou dans les outils qui nous servent à communiquer est une langue qui est condamnée ou menacée, a-t-elle indiqué plus tôt cette semaine au Devoir. Or, la place que cette langue va occuper dans les univers numériques se fait un peu sur la base de son importance, mais elle est aussi guidée par des intérêts économiques. Ce qui effectivement est néfaste pour celles qui se parlent dans des groupes plus ou moins restreints. » Et ce concept de « restreint » semble, dans les univers numériques, s’appliquer aux 38,5 millions d’âmes qui forment la République de Pologne, tout comme aux 2,2 millions formant la République de Lettonie !


L’homogénéisation est en marche. Elle se cristallise en partie dans l’étude du META-NET qui considère que l’anglais est finalement la seule langue à disposer d’un bon soutien technologique à l’heure actuelle, alors que le français et l’espagnol jouissent, dans l’ensemble, d’un appui « modéré ». Aucune langue ne peut se vanter d’avoir un « soutien excellent » pour le moment, contrairement au soutien technologique « fragmentaire » et « faible » qui compose le quotidien numérique du roumain, de l’italien ou encore du grec, pour compléter la liste des langues menacées par le présent technologique.


« La plupart d’entre nous utilisent des applications sans savoir que des outils linguistiques y ont été enchâssés, dit Sophina Ananiadou, membre britannique du réseau de recherche. Ces technologies [de reconnaissance, d’analyse linguistique, de traduction] nous facilitent la vie et ce n’est qu’un début. À l’ère du numérique, elles prennent une place de plus en plus importante dans les échanges humains et elles se doivent de soutenir un large spectre de langue, sinon la collaboration entre les États va devenir de plus en plus difficile », ou encore se faire dans une seule langue, commune, au détriment des autres.


Le problème est d’ailleurs insoluble pour la majorité des 6000 langues du monde dont l’existence numérique est difficile à assurer puisqu’elles ne disposent pas de corpus écrit, explique Mme Milin. « Le train de la technologie n’est d’ailleurs même pas à l’horizon pour ces langues menacées pas juste de mort, comme le latin, mais de disparition avec celle du dernier locuteur. » Une de ces langues disparaît d’ailleurs tous les 15 jours, selon l’UNESCO. Quant aux autres, dit-elle, elles gagneraient à exprimer dans leur langue cette idée de multilinguisme, ajoute la directrice de Sorosoro, seule façon d’enrayer la domination. « Le cerveau n’est pas fait pour ne parler qu’une seule langue. Les trois quarts de l’humanité en parlent plus qu’une, et c’est désormais cette idée-là qu’il faut imposer dans les univers numériques », en espérant le dire dans la bonne langue pour que les développeurs et les marchands d’outils de communication comprennent.

2 commentaires
  • Claude Coulombe - Abonné 4 octobre 2012 12 h 23

    Un défi pour la Francophonie

    La survie d'une langue comme véhicule de la modernité passe pas son « soutien » technologique.

    Heureusement, sans jouir du statut technologique « première classe » de l'anglais, la langue française n'est pas la plus menacée.

    Nous pouvons nous en féliciter, particulièrement quelques irréductibles Québécois qui ont montré avec des outils comme Hugo, le Correcteur 101 et Antidote que la langue française pouvait être servie par la technologie informatique.

    Cela dit, les francophones devront redoubler d'efforts pour que la langue française reste moderne et ne soit pas menacée du statut de langue folklorique.

  • Annik Cayouette-Brousseau - Inscrite 4 octobre 2012 15 h 41

    La langue c'est bien plus que l'écrit

    Il faut bien de rien connaître à ce qu'est une langue (et aux phénomènes socio-linguistiques) pour affirmer que la disparition de celle-ci pourrait survenir à cette ère technologique.

    La constitution et la circulation d'une langue passe oui par l'écrit, mais d'abord et avant tout par l'oral. Et tant que des locuteurs parle cette langue, elle continuera d'exister, même si à l'écrit elle se diversifie ou disparait...

    De ce fait, il est également important de comprendre qu'il n'existe pas de bonne ou de mauvaise utilisation de la langue. Attention, je ne dis pas qu'il ne faut pas en maîtriser les règles et les bases, mais plutôt qu'une variété de langue (comme le français québécois) ou un registre de langue (langage populaire de tous les jours) ne constitue PAS une impropriété de la langue.

    Alors, je crois qu'il serait temps de commencer à concervoir la langue française et les autres langues de ce monde, non pas comme un vase clos, un fort qu'on se doit à tout prix de protéger contre l'envahisseur (l'anglais) alors que le problème ne vient même pas de là, mais plutôt comme une entité organique et poreuse qui s'enrichit et qui évolue au gré de la société qui l'emploie.