La Première Chaîne contre-attaque

Quand ça va mal, ça peut aller encore plus mal. Enfin, d’un point de vue, celui d’en bas et qui descend.

Les sondages BBM publiés la semaine dernière montrent que le 98,5 FM pèse de plus en plus lourd sur son seul et unique concurrent de la « radio parlée », le 95,1 FM de Montréal, la Première Chaîne de Radio-Canada (RC). La chaîne privée de Cogeco a encore pris deux points de parts de marché selon les données recueillies entre la fin février et la fin mai. La première accapare près d’une part sur quatre (23,5 %) tandis que RC en prend maintenant moins d’une sur dix (9,7 %). Pire (ou mieux pour l’autre) : le 98,5 devance dorénavant la Première Chaîne pour la fidélité d’écoute.


« Après plus d’une décennie d’une course serrée pour le titre de radio parlée la plus écoutée à Montréal, la Première Chaîne de Radio-Canada doit jeter l’éponge : son principal concurrent le 98,5 FM roule loin en tête », écrit Luc Simard, un employé de RC, dans le numéro de juin de Micro 4, la lettre d’information des Radios francophones du monde. Cette déclaration factuellement juste, publiée avant les derniers BBM, a été sévèrement jugée comme défaitiste de la part de certains journalistes du Centre de l’information, selon les échanges parvenus au Devoir.


Bref, il y a sinon panique, en tout cas déprime et inquiétude en la noble demeure. Ça va mal pour Radio-Canada et Radio- Canada entend donc réagir.


« Je suis là depuis un an et demi avec le mandat de rénover la radio », explique le directeur général Patrick Beauduin, rencontré plusieurs jours avant les sondages confirmant la force impériale du 98,5 FM. « C’est un chantier de longue haleine. Il faut adapter le rôle de la radio par rapport à l’évolution des autres plateformes. Il faut considérer l’information continue instantanément disponible partout. »


En plus, le contexte médiatique général change comme la lune. Le grand patron fait remarquer qu’il y a un an à peine, Twitter n’avait pas autant de puissance en information, mais aussi pour relayer les commentaires sur l’actualité.


« Si tu écoutes la radio, il ne faut pas que tu aies l’impression de relire le journal ou de regarder encore les téléjournaux, dit M. Beauduin. C’est dans cet esprit qu’on a commencé à réfléchir. Il nous a fallu regarder la longueur et le contenu des formats, la gestion de l’info, notamment par rapport au réseau pancanadien. Parce que la radio n’est pas un média de masse sur cinq fuseaux horaires : c’est un média de proximité qui doit tenir compte des différences régionales dans tous les choix qu’on fait. »


Michel Cormier, directeur de l’information de RC, lui aussi à la rencontre, enchaîne avec les conséquences précises de ce cadre général. Les transformations du traitement de l’information seront implantées dès septembre.


Premier problème : les bulletins proposés tôt le matin sont souvent datés avant même d’arriver en onde. Normal : les reportages se préparent souvent la veille. On pourrait rajouter comme le journal imprimé déjà très en retard sur les sites Internet.


« L’actualité évolue, et l’info se retrouve en décalage », explique le nouveau directeur en poste depuis quelques mois seulement. Cet os sera en partie contourné en ajoutant un journaliste pour suivre l’information dans le cadre de l’émission C’est bien meilleur le matin.


Le deuxième point concerne les bulletins de nouvelles. Les trois rendez-vous nationaux et internationaux (6 h, 7 h, 8 h) demeureront, mais leur temps (5, 10 et 15 minutes maintenant) sera équilibré à 10 minutes partout. Pourquoi ? « Pour refléter les habitudes de consommation », répond M.Cormier, les auditeurs se levant plus tôt. Le long bulletin a en plus pour conséquence de sortir longtemps des ondes l’animateur-vedette.


Une troisième mutation s’organise autour du midi, quand l’info reprend l’antenne après la pause du magazine socioculturel. Pierre Maisonneuve a quitté la boîte après 41 ans de service et Michel C. Auger rentre de Washington pour prendre le relais de 11h à 13h.


Adieu la tribune téléphonique, et le format sera revu de fond en comble. « On sera plus dans les médias sociaux, dans une conversation avec les auditeurs qui pourront interagir tout au long de l’immédiat, explique M. Cormier, sans révéler tous les détails. Nous allons aussi intégrer la vidéo. Ce sera une émission multiplateforme qui va nourrir toute la machine dans l’après-midi en produisant du contenu original. »


Quatrième point : la régionalisation. Les stations régionales vont décrocher pour trente minutes pendant l’émission du midi. La « revue régionale » sera aussi dynamisée par exemple pour inscrire un enjeu local dans une actualité nationale et vice-versa. Les bulletins de 9 h, 10 h, 11 h puis de 13 h à 16 h seront dorénavant « intégrés », portés par les stations régionales, y compris Montréal.


Un pupitre central va recenser des sujets incontournables, mais chacune des stations (Edmonton, Toronto, Moncton…) pourra moduler la présentation à sa guise pour tenir compte de la hiérarchie du régional à l’international. Cette nouvelle souplesse va en plus aider à « démontréaliser » l’information pancanadienne. CBC applique cette mécanique depuis des années.

 

Un seul et même objectif


Cela dit et redit, il n’est pas question d’introduire davantage de paroles engagées musclées, comme le fait avec succès le concurrent de la radio parlée. « Au moment où il y a beaucoup d’opinions, c’est important de rester fidèle à l’info neutre, objective, fiable », dit M. Cormier. « On ne va pas rajouter des coups de sang et des coups de gueule, poursuit M.Beauduin. Notre mandat, c’est d’être porteur de sens. Notre rôle, c’est de donner du contenu en profondeur à la société. »


Le grand patron de la radio revient finalement sur la stabilité de son média dans un univers médiatique en chambardement. Il rappelle qu’en gros, la Première Chaîne fait encore autour de 10 % de parts de marchés alors que l’offre de contenus et la concurrence ne cessent d’augmenter. Les derniers sondages BBM ont confirmé cette « stabilité » malgré un recul d’un point de marché depuis un an.


« Le temps d’écoute rapetisse un peu au Canada, mais c’est encore un média que les auditeurs écoutent cinq heures et demie par jour, conclut Patrick Beauduin. Il y a un travail à faire, par exemple pour rajeunir l’auditoire, mais on n’est pas dans un média en perte de vitesse. Les Radio Days de Barcelone il y a un mois et demi ont montré que la radio publique est en progression partout dans le monde, surtout les radios parlées, parce que ce sont des moyens de la démocratie. »

2 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 11 juin 2012 11 h 18

    11 h à 13 h

    Pour la case horaire de 11 h à 13 h, Jacques Beauchamp fait parfaitement bien l'affaire.
    Laissez Michel C. Auger aux USA.

  • Jean Papillon - Abonné 11 juin 2012 13 h 21

    Plus de crainte qu'autre chose

    L'idée de donner plus de temps d'antenne aux animateurs radio canadiens de ma région m'inspire plus de crainte qu'autre chose. À moins qu'on leur demande aussi d'au moins donner l'impression de comprendre ce dont ils parlent et de mettre autant d'énergie à parler un français correct qu'ils en mettent à soigner leur accent pointu.