Le choc des perspectives

Un cheval de l’escouade antiémeute du SPVM fait chuter Jacques Nadeau, photographe du Devoir.
Photo: universitv.tv Un cheval de l’escouade antiémeute du SPVM fait chuter Jacques Nadeau, photographe du Devoir.

Les reporters couvrant les manifestations étudiantes subissent de plus en plus d’insultes et d’attaques. Comment expliquer cette dérive ?

Ça joue dur. Le reporter Philippe Bonneville, du 98,5 FM de Montréal, couvrait l’occupation d’un pavillon de l’Université du Québec à Montréal hier matin quand quatre manifestants, dont deux masqués, ont tenté de lui arracher sa carte de presse, de lui voler son cellulaire, son micro, son enregistreuse, tout le bazar professionnel.


« On trouve que ça arrive de plus en plus souvent, dit au Devoir M. Bonneville, qui couvre le conflit étudiant depuis les débuts, il y a trois mois. Au cégep de Lionel-Groulx, des manifestants nous disaient que nous n’avions pas le droit d’être là, qu’il fallait déguerpir. Certains manifestants profitent du fait d’être masqués pour faire leur propre loi. On dirait qu’une haine des médias s’est installée. Au début, les journalistes de Québecor étaient visés, les reporters de TVA ou du Journal de Montréal se faisaient apostropher. Maintenant, c’est généralisé contre tous les médias. Mais nous-mêmes, nous ne devons pas généraliser : tous les manifestants ne nous agressent pas. Ça reste l’affaire de petits groupes marginaux. »


Hier encore, à l’UQAM, des manifestants ont menacé Félix Séguin (TVA) de lui « casser la gueule ». Ils ont maculé la lentille de sa caméra. Il y a quelques jours, un reporter télé dépêché aux manifestations de nuit s’est fait uriner dessus. Le mois dernier, un chroniqueur-animateur de Québecor particulièrement détesté des « rouges » a obtenu la protection d’agents de sécurité après que sa maison eut été ciblée par une manifestation.


« Cette violence à l’égard des journalistes est complètement inacceptable, dit Brian Myles, président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et collègue du Devoir. Il y a une escalade en ce moment et il faut que le mouvement étudiant, les leaders des associations, comme ceux qui les soutiennent se dissocient fermement de cette violence. »


Un communiqué diffusé par la FPJQ condamne également le traitement infligé par la police à Jacques Nadeau, photographe du Devoir. Un cheval de l’escouade antiémeute l’a fait chuter avec son équipement avant-hier. Sa caméra a été endommagée. Une vidéo montrant la scène circule sur les médias sociaux.

 

Une zone de guerre


« Les menaces et les agressions physiques doivent évidemment être dénoncées parce que la situation commence à ressembler à une zone de guerre, commente la professeure Colette Brin, du Département d’information et de communication de l’Université Laval. Je ne veux pas dramatiser. Je ne fais pas de comparaison avec le printemps arabe ou quoi que ce soit du genre. Je veux simplement dire que l’expérience de travail journalistique en ce moment au Québec représente un stress important, d’autant plus que les reporters couvrent leur propre société. Nous ne sommes pas habitués à ce genre de violence et d’affrontement. »


Sa collègue des sciences politiques à l’Université Laval Anne-Marie Gingras ne se dit pas surprise par cette nouvelle chasse aux représentants des médias traditionnels, assimilés à des appareils idéologiques de l’ordre établi. « C’est la suite logique que des manifestants s’en prennent maintenant aux médias perçus comme des alliés du système, dit-elle. Pour une frange du mouvement étudiant, les règles de la société ne conviennent pas. Dans cette logique anti-système, il faut donc faire autre chose et, dans cette manière de faire autrement, il y a le non-respect de la liberté d’expression, les bombes fumigènes, le vandalisme. Dans le mouvement altermondialisme, on appelle ça la diversité des tactiques. »


La professeure Brin enchaîne en soulignant l’amalgame établi par les critiques entre les différents travaux journalistiques. « C’est très troublant, dit-elle. Les gens mélangent le travail des chroniqueurs, qui ne sont d’ailleurs généralement pas sur le terrain et qui sont payés pour produire des analyses, parfois très rapides et superficielles, et les journalistes de terrain, qui ont un autre travail à faire, qui doivent rapporter ce qui se passe.Un lien de confiance semble perdu. »


Les médias ont aussi pu contribuer malgré eux à jeter de l’huile sur le feu, par exemple en diffusant l’identité et le lieu de résidence des accusés de l’attentat fumigène du métro la semaine dernière. En plus, un grand média (La Presse) s’est trompé sur l’identité d’une des personnes soupçonnées. L’erreur ne justifie aucunement la violence contre les journalistes. Elle a tout de même pu contribuer à stimuler la haine du journalisme.


« Dans ce contexte, une colère est compréhensible, dit Mme Brin. Un dialogue doit être établi entre les groupes critiques et les médias. Mais il ne faut pas oublier que la tentation autoritaire, la tentation de réprimer la liberté de parole, semble universelle, qu’on soit manifestant, syndicaliste ou autre. Je le constate partout, dans tous les milieux. Quand on n’est pas journaliste dans l’âme, on voudrait faire taire les médias quand ça ne fait pas notre affaire. Les journalistes, les chroniqueurs, les éditorialistes, on les aime bien quand ils font la promotion de notre cause. Ils deviennent nos ennemis dès que ça ne fait plus notre affaire. C’est une réalité avec laquelle les journalistes composent depuis toujours. »

 

Un cheval de l’escouade antiémeute du SPVM fait chuter Jacques Nadeau, photographe du Devoir. Le photographe - qui avait ses appareils photo en bandoulière et sa carte de presse accrochée au cou - estime avoir été la « cible » du SPVM. La scène, croquée avant-hier par un caméraman de la webtélé Universitv.tv, devant l’hôtel Intercontinental de Montréal, a beaucoup circulé dans les médias sociaux.

***
 

Photographe renversé

 

Un cheval de l’escouade antiémeute du SPVM fait chuter Jacques Nadeau, photographe du Devoir. Le photographe — qui avait ses appareils photo en bandoulière et sa carte de presse accrochée au cou — estime avoir été la « cible » du SPVM. La scène, croquée avant-hier par un caméraman de la webtélé Universitv.tv, devant l’hôtel Intercontinental de Montréal, a beaucoup circulé dans les médias sociaux.

À voir en vidéo