Quand ça dérape…

«Le média s’empare d’un instant de la réalité et, en faisant le choix de le figer, l’érige en symbole.» La première page du Devoir du 9 février 2006.
Photo: «Le média s’empare d’un instant de la réalité et, en faisant le choix de le figer, l’érige en symbole.» La première page du Devoir du 9 février 2006.

Une image peut valoir mille morts. Les images ne tuent pas, mais on a souvent tué pour elles, enfin pour ce qu’elles présentent et représentent. La construction du réel se fait à travers les icônes, les toiles, les films, les reportages, les caricatures et les photos, d’où l’importance de comprendre qui fabrique ces images, comment et pourquoi elles sont diffusées.

Le 30 septembre 2005, le journal conservateur danois Jyllands-Posten a publié douze dessins humoristicopolitiques représentant Mahomet, témoignant surtout de certaines perceptions de l’islam radical. Les dessins illustraient un article portant sur l’autocensure et la liberté de presse après qu’un auteur pour enfant avat révélé ne pas trouver de dessinateur pour illustrer son livre pour enfants sur le prophète. La « crise des caricatures » a ébranlé le monde pendant plusieurs mois.


Un des portraits les plus féroces de la douzaine iconoclaste le montre sur un nuage accueillant des terroristes encore fumants des bombes qu’ils ont fait exploser. Il les supplie : « Arrêtez, arrêtez, on manque de vierges ! », une référence à la croyance voulant que les martyrs de la foi reçoivent quelques douzaines de houris au paradis. Une autre caricature transforme le turban du fondateur de l’islam en bombe marquée de la traditionnelle inscription calligraphiée : « Il n’est d’autre Dieu qu’Allah et Mahomet est son prophète ». Ayoye !


Les dessins attisent les tensions déjà exacerbées par les attentats du 11-Septembre, les guerres en Irak et en Afghanistan, l’assassinat du documentariste néerlandais Theo Van Gogh. Après le refus du Danemark et de sa presse de présenter des excuses, un imam entreprend une tournée de « sensibilisation » dans les pays arabes en ajoutant au portfolio deux images insultantes, mais non publiées par le Jyllands-Posten. La région s’embrase. Le 24 janvier, le Parlement jordanien demande de « châtier » les dessinateurs. L’Arabie saoudite rappelle son ambassadeur au Danemark. Des manifestations violentes se déroulent un peu partout. Les caricatures rajoutent au « choc des civilisations » et les médias répercutent naturellement cette phénoménale explosion.


Comment au fait ? Lélia Nevert s’est intéressée au traitement médiatique de cette crise pour sa maîtrise déposée à l’Université de Toulouse et à l’UQAM. Elle a choisi de comparer les photos parues dans Le Devoir et dans le quotidien Libération en février 2006, mais aussi les textes, les titres et les éditoriaux publiés au plus fort des troubles internationaux.


« Cette analyse, conduite pendant deux ans, m’a mené à une certitude : celle que les deux journaux francophones traitent différemment la même information », a résumé Mme Nevert lors d’une conférence prononcée à Montréal la semaine dernière dans le cadre du congrès de l’Association francophone pour le savoir (Acfas).



L’instant le plus significatif


Mettre ainsi côte à côte deux quotidiens de sociétés francophones différentes permet d’exposer les rapports plus ou moins divergents à la religion et à la violence. En conférence, Mme Nevert a privilégié l’analyse des photos de presse, ces « informations par l’image puisée dans le réel » qui rendent compte des choix et des sensibilités des photographes, mais aussi des pupitreurs chargés de les trier. Le corpus tiré des points chauds du globe, du « terrain », a été diffusé en février 2006, avec 19 photos pour Libération et 26 images au Devoir.


Le thème de la violence s’avère particulièrement attrayant pour les médias qui doivent d’autant plus le manipuler avec soin. Dans les deux journaux, son traitement passe alors surtout par le regroupement, les attroupements, les masses quoi. Sur les 19 clichés de Libé, 13 mettent en scène des groupes de manifestants et 11 présentent des manifestations de mécontentement. Au Devoir, le rapport demeure à trois pour un.


L’analyse s’intéresse aussi à la gestuelle, avec une profusion de bras tendus que la spécialiste codifie, comme dénonciation (des bras levés), violence (des bras frappent), explication (les mains parlent) ou rituel (ça prie). Le Devoir est le seul à choisir des photos de cette option, par exemple pour montrer des femmes en prière ou un enfant brandissant un grand coran.


Il n’y a rien d’innocent et tout a du sens. Un même geste peut même véhiculer différents messages, une invitation au dialogue ou un appel à la révolte. « Le média s’empare d’un instant de la réalité et, en faisant le choix de le figer, l’érige en symbole », résume Mme Nevert. Elle donne encore l’exemple récurrent du recours à des photos d’hommes anonymes et violents, transformés en archétypes d’un instant décisif, ce que Cartier-Bresson nommait « l’instant le plus significatif d’une réalité donnée ».



La grande manipulation


Très bien, mais que signifie tout cela ? Lélia Nevert tire deux grandes conclusions par rapport à la mise en scène médiatique de la violence. D’abord, « qu’il existe bien une manipulation de l’information et une mise en scène de la violence par le biais d’une esthétisation du support photographique ». L’idée, c’est de frapper l’imaginaire, d’attirer l’attention du lecteur. Ensuite, elle propose l’idée que la mise en scène de la violence par l’image engendre un symbole réutilisable dans les deux publications.


Le traitement du thème de la religion présente des divergences encore plus marquées des deux côtés de l’Atlantique. Le quotidien français met davantage en scène l’aspect polémique de la question de la liberté d’expression, au coeur de l’affaire, tandis que le québécois appuie plus sur la dimension religieuse de la même crise, par exemple en montrant des gens en prière ou des corans. Certes, les deux quotidiens mettent en scène des objets de la culture musulmane, mais seul le quotidien du pays des accommodements raisonnables publie des photos où la religion est directement représentée.


« La crise des caricatures de Mahomet a bel et bien entraîné chacun des quotidiens à s’interroger sur des questions de religion, conclut la jeune chercheuse. La représentation de cette dernière ne s’est cependant pas opérée de la même manière et constitue une indication majeure de sa place dans les deux pays. »


 
1 commentaire
  • France Marcotte - Abonnée 14 mai 2012 19 h 21

    À la bonne heure!


    Les médias qui parlent d'eux-mêmes, de leur pouvoir, plutôt que de faire les innocents, comme s'ils ne savaient pas le pouvoir qu'ils exercent, comme s'ils n'étaient que des témoins , de purs esprits.

    Les médias ne sont pas des intermédiaires neutres; le citoyen ne devrait jamais le perdre de vue.