Le bonheur rentre au poste

Les grandes séries ont contribué à maintenir l’aura et la réputation de la radio de Radio-Canada au cours des dernières années. Pendant que certaines émissions plombaient le service public en multipliant les émissions de services publics (cherchez l’erreur…), il y a eu d’ambitieuses productions pour maintenir la qualité au-dessus de la mêlée commercialo-divertissante.

Ce qui a donné des heures de plaisir et d’intelligence consacrées à René Lévesque ou à la Révolution tranquille, à Luc Plamondon ou aux enfants de la Crise d’octobre. Plus tôt cette année, la Première chaîne a diffusé Une rue autour du monde. Chronique de la vie de Michel Tremblay du tandem Jacques Bouchard et Micheline Richard. Voici maintenant une autre série de chevet, consacrée cette fois au bonheur. La diffusion de La soif de bonheur débute lundi et se poursuivra toute la semaine à coup d’une heure quotidienne.
 

« C’est ma dernière série et il n’y a plus de budget pour dégager quelqu’un pour en faire d’autres de ce genre », confie au Devoir l’homme de radio Mario Proulx, qui va prendre sa retraite à 62 ans. « On m’a offert de réaliser une émission, mais ça ne me tente pas de supplanter un jeune ; alors, je vais partir. Les gens ne se rendent pas compte à quel point les compressions vont avoir des effets à l’antenne. Ce que je faisais, en passant des mois à préparer une série, c’était typiquement radio-canadien et ça n’existera plus. On peut voir ça comme un produit de luxe, je comprends. Mais ce n’est pas mon choix.»


Animateur, journaliste, réalisateur, M. Proulx se spécialise dans les travaux de longue haleine depuis plusieurs années. On lui doit par exemple Vivre autrement (2005) et Une enfance pour la vie (2011), deux ambitieuses productions précédentes qui ont aussi monopolisé son talent sur d’assez longues périodes.


« Un ami a fait de grands changements dans sa vie, explique-t-il. Il m’a expliqué qu’il avait décidé de divorcer après avoir lu un livre sur le bonheur, Heureux sans raison, l’essai d’une Américaine. Je l’ai lu. Il y avait beaucoup de témoignages dans cet ouvrage et je me suis dit que ça ferait de la bonne radio. En plus, ça faisait une suite logique à ma série Quête de sens, de mes travaux précédents où je traitais de la santé, de la mort, de l’enfance. »


Il reconnaît lui-même que le sujet semble « cucul » et galvaudé. Robert Blondin, de RC, a lui-même réalisé une immense série sur le thème il y a trois décennies. « Je ne l’ai pas écoutée pour ne pas me censurer. C’est comme pour les chansons d’amour : si on s’arrêtait à penser à toutes celles déjà écrites, on n’en écrirait plus. Et puis, la société a beaucoup changé depuis les années 1980. Les communications ne sont plus les mêmes. Les idées sociopolitiques non plus. Le monde du travail a beaucoup changé. Reste la quête du bonheur, qu’on porte en nous. »


Entre confort et vide


Le réalisateur a travaillé avec Eugénie Francoeur. La série mêle théoriciens et praticiens pour cerner le vaste et complexe sujet. Le bonheur, qu’est-ce que c’est ? demande la première émission. « Avoir une vie qui nous ressemble », répond la psychologue Rose-Marie Charest. Une religieuse contemplative témoigne en parlant d’« une paix qui ressemble à un lac intérieur d’un calme parfait ». Le patient et contemplatif écrivain Christian Bobin avoue qu’il aurait du mal à placer ce mot sur la page. C’est une sorte « de sieste, de pause », propose-t-il.


Le plus long témoignage de la première heure vient d’une immense connaisseuse de cet état, la famille française engagée de la journaliste Frédérique Bedos rassemblant dix-huit enfants, adoptés à travers le monde, « portés par la force de l’amour ». Certains sont handicapés (sourd, grand brûlé, etc.). Pierre-Vincent n’a ni bras ni jambes. « Pour moi, le secret du bonheur, c’est une bonne dose d’amour », dit simplement Mme Bedos.


Le quatrième épisode parle du travail. Un endroit où chacun passe huit heures par jour, cinq jours par semaine, pendant quarante ans. Sans compter que les nouvelles technologies tiennent les employés en laisse. L’organisation du travail ne s’adapte pas. Six Québécois sur dix ne semblent pas heureux au boulot puisqu’ils souhaitent en changer, et les causes semblent multiples entre le manque de sens, de liberté, de souplesse, de gentillesse, de reconnaissance…


« Le cinquième épisode parle de la relation de notre société au bonheur, conclut M. Proulx. C’est un peu cliché de le répéter, mais nous sommes déchirés entre le confort matériel et le vide spirituel. On vit aussi des tensions entre le bonheur collectif et le bonheur individuel. La question revient nous hanter : peut-on vraiment être heureux alors qu’il y a tant de malheur autour de nous ? À l’heure des inégalités croissantes, à l’heure des manifestations étudiantes, je trouve que la question du bonheur rejoint celle de notre manière de vivre seul et en société. J’ai retenu personnellement qu’il faut faire le choix du bonheur dans sa vie et qu’il faut ensuite s’engager dans quelque chose de plus grand que nous. »


Un livre (La soif de bonheur, aux éditions Bayard Canada) accompagne la série ; on y retrouve la transcription des entrevues avec quatorze personnalités.


1 commentaire
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 28 avril 2012 09 h 38

    le jovialisme

    Bonjour. C'est une belle et bonne idée de parler du bonheur. Mais pourquoi faire semblant que le jovialisme n'existe pas? Sait-on que cette philosophie se base sur une pensée de l'immatérialisme, giantesque, profonde, savante?
    Ce n'est pas un reproche, une curiosité tout simplement.