La miniaturisation au service du journalisme

Jean-Hugues Roy, professeur de journalisme à l’école des médias de l’UQAM.<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Jean-Hugues Roy, professeur de journalisme à l’école des médias de l’UQAM.

Un téléphone dit intelligent pour traiter et diffuser des images, du son, du texte. Un drone télécommandé avec son iPhone pour capter des images du monde en surplomb. Le journalisme mobile et multidoué se miniaturise et, encore une fois, le contenant modèle le contenu.

Et boum dans le lampadaire de la cour intérieure. Sitôt envolé, sitôt écrasé, en ce matin de printemps froid, mêlant le grésil et les bourrasques. Mais le drôle de drone résiste et reprend son envol pour permettre la photo convoitée.

«Le test n'est pas concluant», se désole laconiquement Jean-Hugues Roy, professeur de journalisme à l'École des médias de l'UQAM, aux commandes du minihélico, avec son iPhone. L'ex-journaliste de Radio-Canada a payé de sa poche l'acquisition de l'appareil made in France pour voir quelles images il pourrait bien en tirer.

Le quadrimoteur en plastique, au coût d'environ 300 $, est équipé de deux caméras. Il peut en emporter une troisième, du genre GoPro, jusqu'à une hauteur de quarante ou cinquante mètres.

«J'ai toujours été fasciné par les gadgets et la technologie, poursuit le professeur spécialisé dans les nouveaux médias. Mon modèle téléguidé est décevant: la batterie n'a qu'une autonomie de dix minutes. Mais une nouvelle génération sera bientôt en vente et pourrait mieux servir à capter des images. On peut imaginer toutes sortes d'applications, par exemple, pour couvrir les manifestations étudiantes à très peu de frais. Un drone, c'est un peu un minihélicoptère TVA...»

Modèle réduit

Un drone («faux bourdon»), c'est un aéronef sans pilote à bord. Les petits avions téléguidés sont utilisés depuis des années par l'armée et la police pour surveiller et punir. Quelques professionnels de l'info ont déjà adopté cet outil. De petites machines volantes ont filmé les dommages causés par une tornade en Alabama en mai 2011 et des manifestations en Pologne à l'automne. Les amis anglos ont forgé le terme «drone journalism» pour décrire la pratique naissante.

L'école de journalisme de l'Université du Nebraska à Lincoln vient de créer un laboratoire de journalisme avec télécommande. Les apprentis reporters vont réaliser des reportages en utilisant des images fournies par les modèles réduits. Ils veulent aussi débattre des questions éthiques et juridiques liées, par exemple, au respect de la vie privée. Les faux bourdons fouinent pour vrai partout.

Ici, les règles interdisent de survoler les villes avec ce genre d'engin. Aux États-Unis, l'Office fédéral de l'aviation (Federal Aviation Administration) vient de fixer les balises pour tester la cohabitation dans les airs des petits et des gros appareils. Six zones seront sélectionnées pour qu'y soient menées différentes expériences, avec l'objectif d'en généraliser l'usage d'ici 2015. Les drones pourraient alors servir à combattre les feux de forêt, à vendre des immeubles, à pourchasser les criminels, à surveiller les frontières ou à tourner des films et des reportages.

Sous le manteau


La révolution technologique produit aussi ses effets au sol, encore et toujours avec le téléphone, appareil emblématique de ce début du troisième millénaire. Un journaliste de la chaîne Al-Jazeera English (AJE) s'est infiltré en Syrie avec pour seul équipement un cellulaire. Un iPhone, en l'occurrence, qui lui a servi pour tourner un documentaire exceptionnel témoignant de la lutte des opposants au régime répressif. La production, nerveuse, urgente, montre des rassemblements improvisés dans les villes de Damas et de Homs. Souvent, les petites foules chantent et scandent des slogans.

Le reporter d'AJE, demeuré anonyme, explique que l'appareil lui a permis de rester discret. «Transporter une caméra était devenu trop risqué», dit-il d'entrée de jeu dans son reportage d'une trentaine de minutes, intitulé Syria: Songs of Defiance et disponible à aljazeera.com. Deux journalistes ont encore été tués la semaine dernière en Syrie, cette fois à la frontière turque.

Quelques jours avant la diffusion du i-reportage par AJE, le gouvernement syrien avait d'ailleurs annoncé l'interdiction du téléphone d'Apple sur son territoire. Son importation et son utilisation sont maintenant prohibées. L'appareil a été beaucoup utilisé par les opposants au régime de Bachar Al-Assad pour diffuser des images de la répression.

Un téléphone comme studio

Le journaliste Bahador Zabihiyan, de Radio-Canada, travaille en toute sécurité sur la Rive-Sud de Montréal, où son propre téléphone lui sert finalement à tout faire: planifier son horaire, rester en contact avec le bureau, prendre ses courriels, gazouiller ou poster des informations dans Facebook, mais aussi prendre des photos, enregistrer des conversations, tourner des vidéos, prendre des notes pour ses interventions en ondes et écrire ses reportages. Son iPhone, ce n'est pas qu'un cellulaire: c'est un studio multimédia de poche.

«Pour moi, c'est devenu un outil indispensable, dit M. Zabihiyan. C'est un centre de production et de diffusion d'information très complet. J'enregistre des entrevues et je les transmets à Radio-Canada, qui en diffuse des extraits. J'ai un appareil photo à 2000 $ et je m'en sers moins que mon iPhone. Pour le rapport qualité et rapidité, c'est formidable.»

Bref, l'expérience radio-canadienne de journalisme mobile, sur la Rive-Sud et la Rive-Nord, lui semble «très concluante». Ils sont quatre i-reporters hypermobiles à expérimenter sur ces deux terrains on ne peut plus branchés, qui exigent d'eux beaucoup de polyvalence et de souplesse pour produire vite et bien pour plusieurs médias. Le téléphone intelligent transforme son propriétaire en un journaliste multidoué.

«Je suis multiplateforme, dit le jeune Bahador Zabihiyan. Si on me demande un texte le matin, je l'écris. Si on me demande de passer à la radio en direct, je le fais. Si on me veut à la télé, j'y vais. Et tout ça, en twittant et en alimentant le site Internet. Et tout ça en partie avec le même appareil.»

Évidemment, ce ne sont pas les images, les sons ou les textes qui manquent pour témoigner du monde. Les manifs étudiantes le prouvent encore: notre époque vit une surabondance d'informations ou d'événements-monuments captés par une multitude d'appareils portables de plus en plus petits. «Les technologies portent et stimulent les mutations, dit le professeur Roy. La prophétie de McLuhan se poursuit: le médium, c'est le message. Le contenant modèle le contenu. La miniaturisation de l'électronique permet les petites caméras, qui nous poussent à aller plus vite pour fournir de plus en plus d'images aux réseaux, qui en consomment de plus en plus.»
3 commentaires
  • Michel Dumais - Inscrit 2 avril 2012 00 h 30

    Des drônes? Attention!

    Excellent reportage de Janic Tremblay des Années-Lumières sur la question des drônes et de la vie privée. Il y a des règles d'utilisation de ces petits appareils. Attention à l'aveuglement technologique.

    http://www.radio-canada.ca/emissions/les_annees_lu

  • Dmarquis - Abonné 2 avril 2012 06 h 06

    Et si on comparait l'école des médias de l'uqam au programme de journalisme de Carleton à Ottawa.

    Prenez le temps de calculer les PHD, les publicatuons scientifiques, les équipements et studios, le rayonnement à l'étranger, les bourses spéciales des deux universités, les ressources en ligne des bibliothèques .. Vous comprendrez le sous-financement de l'uqam.
    Retenez les frais de scolarité chargé à Carleton et vous comprendtez pourquoi on n'y fait pas la grève et pourquoi on a pas érigé un stationnement et un édifice de 400 millions... On a même été sensible à l'accessibilité : Afin que les frais de scolarité des collèges et des universités restent abordables pour tous les Ontariens, le gouvernement les réduira de 30 % en moyenne pour les familles qui gagnent moins de 160 000 $ par an»

  • Louis-Philippe Tessier - Abonné 2 avril 2012 10 h 59

    Reportage Long

    Est-ce qu’il y a encore de la place pour le reportage long? Où le journaliste prend le temps de faire une recherche poussée, de rencontrer beaucoup d'intervenants, de contre vérifier ses sources?