La mort annoncée du courriel

Le courriel est progressivement abandonné au profit des réseaux sociaux et des autres canaux de communication comme le texto, mais également le microclavardage passant par Twitter.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le courriel est progressivement abandonné au profit des réseaux sociaux et des autres canaux de communication comme le texto, mais également le microclavardage passant par Twitter.

La mort va être lente, mais elle semble programmée. Le courriel, cet outil de communication qui a vu le jour avant l'Internet, en 1965, dans un laboratoire du Massachusetts Institute of Technology (MIT), serait de plus en plus menacé d'extinction par la modernité.

C'est en tout cas ce que laisse croire la plus récente lecture du présent numérique faite par la compagnie ComScore aux États-Unis. Une lecture qui expose sans ambages une désaffection profonde du courriel par la plus jeune génération — tout comme par quelques anciens — au profit des échanges plus instantanés que permettent les réseaux sociaux. Entre autres. Et du coup, un incontournable de la communication numérique, utilisé par 66 % des Québécois, se prépare à ne plus l'être.

Un pis-aller


Par courriel, le professeur au département des lettres et communications de l'Université Sherbrooke Jacques Piette, qui étudie depuis des années le rapport des jeunes à la technologie, ne s'en étonne pas trop et éclaire même la tendance: «Pour les jeunes, le courriel a toujours été un "pis-aller" communicationnel», a-t-il indiqué au Devoir, un outil utilisé en attendant mieux.

«Ils n'ont jamais vraiment été intéressés par le renouveau des relations épistolaires que portait en lui le développement du courriel pour plusieurs adultes. Ce qui a toujours intéressé les jeunes, c'est la communication en temps réel, la communication en ligne instantanée... et je crois, donc, que dans le contexte, on peut en effet parler d'une mort annoncée.»

Les chiffres le confirment. L'an dernier, indique ComScore dans un document publié il y a quelques jours, l'usage du courriel a poursuivi sa chute aux États-Unis, principalement chez les moins de 24 ans, dont 34 % ont réduit leur usage de ce mode de communication. Trente et un pour cent des 12-17 ans ont fait la même chose, alors que le courriel reste un canal d'échange stable chez les 25-44 ans, en croissance de 15 % chez les 45-54 ans et en légère baisse (moins 7 %) chez les 55-64 ans.

«Il s'agit d'une des tendances les plus significatives en ligne, résume la compagnie spécialisée dans l'étude des comportements dans les mondes numériques. Le courriel est abandonné au profit des réseaux sociaux et des autres canaux de communication» ouverts dans les dernières années, entre autres par les modes de communication en format mobile. Le texto, mais également le microclavardage passant par Twitter, est du nombre.

La perte d'intérêt pour le courriel s'accompagne donc sans surprise d'une croissance exponentielle de l'usage des réseaux sociaux, qui désormais sont entrés dans le quotidien de neuf Américains sur dix, indique l'étude qui précise qu'en 2011, sur chaque heure passée en ligne par un internaute, dix minutes étaient désormais consacrées à alimenter ou consulter ces nouveaux espaces qui cimentent désormais les relations sociales. Au Québec, en 2011, six personnes sur dix ont répondu pour le moment à l'appel de cette socialisation numérique, selon les plus récentes données du Centre francophone pour l'informatisation des organisations (CEFRIO).

Facebook mène la marche

Sans surprise, c'est le réseau Facebook qui mène le bal, poursuit ComScore, en ayant déchaîné les passions, attisé des déferlantes de «J'aime» et d'identifications de photos — les fameux tags — chez les internautes, en moyenne 423 minutes en décembre dernier pour chacun d'entre eux. Le deuxième espace le plus fréquenté, Tumblr, un site de microclavardage en ascension, a fait perdre — ou gagner — 151 minutes à ces mêmes internautes le dernier mois de l'année 2011.

Pinterest, un nouveau réseau social qui, comme son nom l'indique, capitalise sur le partage d'intérêts et de passions communes, avec 80 minutes. Twitter (25 minutes), LinkedIn (15 minutes) — un outil de réseautage pour professionnels —, MySpace (13 minutes) et Google + (5 minutes), qui en décembre a fédéré sous sa bannière près de 20,7 millions d'Internautes, contre 8 millions pour Pinterest, complète ce tableau qui, plus que jamais, fait de l'ombre au courriel.

«Le courriel, c'est la langue du premier âge du Web, celle du Web 1.0», résume Jacques Piette, premier langage qui trouve de moins en moins sa place dans la communication égocentrique du présent qui magnifie le principe d'ubiquité, d'instantanéité... «Le courriel se prête vraiment très mal à ce travail constant d'exposition de soi auquel se livrent désormais en permanence les jeunes sur les réseaux sociaux et qui est au coeur de l'important processus de construction identitaire qui se joue sur Internet désormais.» Un Internet en mutation qui, pourrait garder en vie le courriel «pour certains usages de communication formalisée», dit le prof de communications, mais qui pourrait le faire disparaître comme «outil de communication courant».

Oui, la modernité emporte tout sur son passage. Y compris ces plus jolis représentants qui ont fait ses beaux jours.
4 commentaires
  • Renaud Blais - Inscrit 20 février 2012 11 h 38

    Peu de perspective M. Deglise

    Combien de moyen de communication sont morts avec l'arrivée d'un autre ?
    La mort de la photo avec l'arrivée du cinéma,
    la mort de la radio avec l'arrivée de la TV,
    la mort de l'imprimé avec les fichiers numériques ...
    Le courriel demeurera, avec sa niche plus précise sans doute, mais...
    Renaud Blais
    Québec

  • Benoit Pruneau - Inscrit 21 février 2012 06 h 47

    Lente, dites-vous?

    Il demeure que le courriel est la façon la plus démocratique présentement de pouvoir communiquer avec quelqu'un sur internet. Le protocole est ouvert, donc je n'ai pas à utiliser le même service de courriel que vous pour communiquer avec vous. Si Facebook et consort veulent tuer le courriel, ils devront se parler entre eux... Mais désirent-ils vraiment tuer le courriel?

    Et à ce que je sache, pour avoir un compte Facebook, ça prend une adresse courriel! Même chose pour tous les autres réseaux sociaux!

    Lente? Oui, très lente. En fait je crois que le courriel va mourir de sa belle mort, un jour lointain, et ce ne sont pas les réseaux sociaux qui vont le faire mourir prématurément.

  • Annie Lavoie - Inscrit 21 février 2012 10 h 36

    La mort annoncée du courriel

    À la suite de l'article de Fabien Deglise du 20 février dans Le Devoir (http://www.ledevoir.com/societe/medias/343124/la-m, je crois qu'il y aura toujours un usage précis de réservé au courriel. Il faut vraiment revenir à l'intention de communication.

    Surtout lorsqu'il s'agit de situation de travail. Dans ce contexte, je crois le courriel demeurera encore utile un bon moment.

    Souventes fois, nous n'avons qu'à communiquer ou quérir une information rapidement; alors le média social est le plus utile et le plus rapide.

    Ainsi, lorsqu'il s'agit de conceptualiser une situation, de détailler sa pensée, sans que nous nous engagions dans un processus collaboratif de création de valeur, le courriel continuera d'être fort utile et probablement utilisé. Car, à l'instar d'une lettre traditionnelle, il permet davantage de distance avec le message. Et surtout de garder des traces faciles à consulter

    Mais dans le contexte d' un échange potentiel de points de vue, comme je le fais actuellement, un wiki permettrait davantage l'interaction.

    Vincent Tanguay, vice-président, Innovation et Transfert, CEFRIO

  • Noumbissi Joseph - Inscrit 21 février 2012 13 h 43

    Pas mort, mais en évolution

    Je ne suis pas doué pour faire de la prédiction, encore moins pour lire l'avenir dans le marc de café ou la bouse de vache. Par contre, en observant objectivement l'évolution des technologies et les mutations qu'ils induisent dans les pratiques de communication interactionnelle et de partage de contenus informationnels, je peux constater qu'il y a du changement dans les usages:
    - De moins en moins de personnes dans mon entourage recourent au courriel pour échanger avec leurs interlocuteurs quand ils ont le choix des outils. Très souvent, ils préfèrent les texto, IM, chat, etc.
    - Entre amis, nous obtenons des nouvelles les plus fraîches les uns des autres plus par les réseaux sociaux et autres outils de microblogging (Foursquare, Google , Twitter, etc.) que par courriel.
    - Quand il s'agit de "conceptualiser une situation, de détailler sa pensée", la plupart de mes amis et moi même n'utilisons très peu le courriel. La portion créative de ce processus se réalise sur une page wiki ou un blogue (entre autres). Ensuite une hyperlien vers ce contenu est envoyé à ceux de nos interlocuteurs de qui on attend des commentaires. Connaissant leur comportement informationnel, ce n'est pas par le courriel qu'ils sont le plus facilement joignables.
    Au final, je dirai que les usages évoluent et se transforment avec l'accessibilité à de nouveaux outils de communication et de partage. Sans toutefois remplacer ou "tuer" le courriel, je pense que ces nouveaux outils viennent enrichir et diversifier les choix des utilisateurs. Ils s'ancrent dans les habitudes en fonction des degrés d'adoption et d'appropriation de chaque individu ou groupes d'individus.
    Les tentatives de délimitation des usages sont d'après moi utopiques. Il me semble qu'aucun outil n'est réservé à un type particulier d'activité. C'est l'utilisateur qui en fait usage selon ses besoins, dont la matérialisation et les combinaisons sont infinies, contrairement aux outils dont le nombre est fini
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