Citizen Arianna

Arianna Huffington
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Arianna Huffington

Le Devoir n'est pas La Gazette Bourassa. Le Journal de Montréal ne s'appelle pas Le Péladeau Post. Il faut beaucoup assumer (ou ne pas se prendre pour un sac de chips?) pour nommer son média en son propre honneur. Michael Bloomberg, devenu maire de New York, l'a fait en fondant son service éponyme d'informations financières. Paul Julius Reuter aussi, au XIXe siècle, en lançant son agence de presse.

Arianna Huffington, née Stassinopoulos et d'origine grecque, a osé elle aussi. Elle a donc donné son nom, enfin le nom de son ex-mari (Michael Huffington, représentant au Congrès), au média en ligne qu'elle a lancé en mai 2005, aux États-Unis. L'agrégateur de contenus empruntés, lié à des centaines de blogues non rémunérés, a vite connu une immense popularité. Le Huffington Post revendique maintenant plus de 37 millions de visiteurs uniques par mois.

Résultat: le géant America on Line (AOL) a payé l'an dernier 315 millions pour l'entreprise-cendrillon. La fondatrice a alors été la seule à empocher, tout en devenant éditrice en chef du Huffington Post Media Group.

Socialisation du contenu. Hyperprivatisation des profits. Il y avait effectivement de quoi personnaliser l'appellation contrôlée. Et bienvenue dans le modèle d'affaires d'un média du XXIe siècle...

Le modèle qui se mondialise avec le lancement de versions nationales. La mouture canadienne existe depuis mai 2011, et la française depuis un mois. Anne Sinclair, épouse du réputé scandaleux Dominique Strauss-Kahn, dirige celle-là. Des éditions espagnole et italienne sont en préparation. Le Huffington Post Québec (HPQ), lui, est né officiellement hier.

«Sans un site distinct, nous n'aurions pas pu capter la particularité culturelle, linguistique et identitaire du Québec», explique Arianna Huffington, rencontrée à Montréal avec une douzaine de reporters plus ou moins spécialisés dans la couverture médiatique. L'éditrice assure que cette nouvelle édition sera «tout sauf "provinciale"».

Le branchement à quebec.huffingtonpost.ca ou à sa version canadienne demeurait bien difficile hier, du moins à partir des ordinateurs du Devoir. Le site reproduit le modèle éprouvé avec huit employés (dont quatre permanents) pour produire et reproduire des nouvelles à profusions réparties en trois grandes catégories (politique, divertissement et sports) et relayer des blogues jusqu'à plus soif. Des personnalités de tous les milieux signent ces carnets Web: l'animatrice branchée Anne-Marie Withenshaw, la journaliste féministe Francine Pelletier, la sexologue Jocelyne Robert, l'avocat Julius Grey, le président d'Haïti, Michel Martely...

Aucun blogueur n'est rémunéré pour sa contribution. En décembre, plusieurs candidats potentiels ont finalement refusé de contribuer gratuitement au site de propriété américaine. La plupart sont depuis passés au voir.ca.

«Nous sommes une plateforme et en tant que telle, nous offrons la distribution de contenus à des gens de qualité, dit Mme Huffington. Ils nous fournissent du bon contenu et en échange, nous leur offrons une audience, une interaction avec une large communauté.»

Elle fait observer l'étendue de cet échange intéressé. Après tout, hier, elle-même a multiplié les entrevues avec des médias québécois sans être payée. Elle «ploguait» son «produit» et la radio ou la télé bénéficiait de sa notoriété, chacun sortant gagnant de l'échange égalitaire. De même, les clients de Twitter ou Facebook, y compris d'innombrables journalistes, ne reçoivent pas d'argent pour y publier des infos alors que ces compagnies accumulent des fortunes.

«Un échange différent est à l'oeuvre maintenant, ajoute la capitaliste postmoderne. Il faut penser nos blogues comme des comptes Twitter où les contributions ne sont pas limitées à 140 caractères à la fois. Le blogueur peut écrire 1000 ou 5000 mots et conserver le contrôle total de son message.»

Ni-ni


Le mélange des genres possible et les conflits d'intérêts potentiels ne l'ébranlent pas davantage. La liste des blogueurs du HPQ comprend des militants (comme l'écologiste Karel Mayrand), des députés (Fatima Houda-Pepin, Yves-François Blanchet...) et des spécialistes des relations publiques, comme Bruno Guglielminetti, directeur de la communication numérique au cabinet National. Comment s'assurer que lui ou d'autres ne pistonnent pas leurs clients?

«Tant que les blogueurs se présentent clairement, il n'y a pas de conflit d'intérêts, tranche la patronne. Ils exposent en toute transparence leurs affiliations, leurs associations, leurs employeurs, peu importe.»

Tout devient ni-ni avec Arianna Huffington. Son média ne se veut ni de gauche ni de droite. «J'aime bien qu'on nous décrive comme "progressifs", mais ce n'est pas une position de droite ou de gauche», dit celle qui a muté idéologiquement. D'abord associée aux conservateurs américains, elle a glissé vers des positions plus libérales à la fin du siècle dernier.

Elle assure aussi que son site ne prendra pas position dans le sempiternel débat constitutionnel canado-québécois même si elle-même a dit à la radio de la CBC qu'elle souhaitait que le Québec reste au sein du Canada. «Ce n'est pas à nous de prendre position», affirme-t-elle tandis que son rédacteur en chef Patrick White ajoute que la couverture du site ne sera «ni péquiste, ni adéquiste, ni libérale».

La Citizen Kane du XXIe siècle ne croit d'ailleurs pas à la disparition prochaine des bons vieux médias écrits et imprimés que sa machine à nouvelles siphonne avec joie et allégresse. En France, le HP est allié avec Le Monde. En Espagne, dans quelques mois, il sera lancé avec le contenu du El País.

«L'avenir des médias imprimés ne me semble pas aussi sombre qu'on le dit, affirme celle dont le nom annonce un nouveau monde médiatique. Personnellement, j'aime lire les journaux. Mes filles, qui sont au collège, achètent encore beaucoup de magazines, même si elles consomment tout le reste en ligne, y compris la télévision...»

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