Médias - Portrait de l'intervieweuse en artiste

Andréanne Lafond (1920-2012) aura été un brillant témoin de l’époque.<br />
Photo: Source: Télé-Québec Andréanne Lafond (1920-2012) aura été un brillant témoin de l’époque.

S'il y a un «art de l'entrevue», il faut forcément des artistes pour le maîtriser. Andréanne Lafond, disparue dimanche dernier à l'âge de 91 ans, était de cette rare race-là, du moins si on se fie aux articles publiés sur elle cette semaine et même aux portraits parus de son vivant.

«Pionnière de la radio, elle s'est surtout illustrée dans l'art de l'entrevue», résumait jeudi Le Soleil. «L'art de l'interview», annonçait déjà une assez longue tartine sur elle publiée en juillet 1981 dans Le Devoir, alors que Mme Lafond menait des échanges à la télé (pour Radio-Québec) et à la radio de Radio-Canada (dans le cadre de La vie quotidienne).

On peut voir et écouter l'artiste à l'oeuvre en consultant les archives radio-canadiennes. La production hétéroclite de la touche-à-tout s'y retrouve étalée, par exemple avec un long reportage de 1959 sur les familles de militaires canadiens en Europe et plusieurs entrevues de fond où se pointent Anne Hébert ou Jacques Ferron.

Des fleurs

L'ex-journaliste Claude Jean Devirieux, maintenant jeune octogénaire, garde d'Andréanne Lafond un très bon souvenir même s'ils n'ont travaillé ensemble que de façon épisodique. «Il y avait une certaine sympathie entre elle et moi parce que nous sommes nés dans la même ville, à Lyon, explique-t-il. Je suis arrivé à Montréal en 1954. Elle y était depuis six ans. On s'est reconnus, un peu par solidarité avec cette sympathie réciproque qui lie les gens de même origine.»

Il parle d'une «excellente intervieweuse», mais spécialisée dans le travail lent et long, en studio, alors que lui-même, comme reporter, sortait sur le terrain. «Elle s'acquittait très bien de son travail. C'était vraiment une grande dame des médias. C'était très bon, c'était vraiment très fort.»

Le journaliste et observateur des médias Marc Laurendeau en rajoute à son tour. «Elle avait une grande aisance pour faire des entrevues, dit-il. Moi, ce qui me frappait, c'était son sens de la répartie au micro, et dans la vie aussi. Elle était vive et très agréable.»

Ils se sont côtoyés sur les plateaux d'émissions d'affaires publiques à Radio-Québec (devenu Télé-Québec), notamment à Station Soleil. «C'était une émission décloisonnée, explique-t-il. Elle avait une chronique plus sociale. J'ai trouvé le travail auprès d'elle très agréable. Elle avait le métier sûr et une certaine fantaisie.»

Un pot


L'ex-réalisateur Claude H. Roy se fait beaucoup plus sévère. «Moi, je n'ai pas le même souvenir que les autres d'Andréanne», dit très franchement M. Roy, qui a dirigé Mme Lafond dans le cadre de plusieurs émissions d'information à la télé comme à la radio, dans les années 1970 et 1980. «Je ne trouvais pas qu'elle était très pointilleuse. Elle en laissait beaucoup passer. [...] C'était dans son tempérament. Ce n'était pas une personne qui contestait beaucoup ce que les gens lui disaient. Elle n'était pas très à pic.»

L'extrait des archives où elle rencontre le chanteur Léo Ferré semble lui donner raison. Elle le laisse tenir des propos misogynes sans renoter. Le 16 mars 1983, à la radio, elle reçoit le philosophe français Alain Finkielkraut pour sa première visite au Québec. Elle le questionne sur ses parents d'origine juive polonaise et dit qu'ils n'ont pas été déportés par les nazis. Lui réplique que son père a passé trois années à Auschwitz...

Mais bon, il y a aussi des contre-exemples à revendre. De toute façon, à la longue, après plus de trois décennies d'une carrière extrêmement riche et bien remplie, Andréanne Lafond est sortie des ondes.

Élisabeth Gagnon, alors dans la jeune vingtaine, l'a accompagnée à La vie quotidienne, son dernier grand micro à la radio de Radio-Canada, au début des années 1980. Andréanne Lafond coanimait avec Lizette Gervais, elle-même décédée en 1986. «Ç'a été comme son chant du cygne», dit l'animatrice de Vent d'est, diffusée le dimanche de 2h à 6h. Elle aussi parle d'une personne «super drôle, amusante comme tout, pince-sans-rire et cinglante», mais aussi d'une professionnelle généreuse qui lui a appris l'importance de l'écoute au centre du difficile art de l'entrevue. «Elle avait alors la soixantaine. Mais je ne sais pas pourquoi elle s'est retirée. Peut-être qu'elle est partie d'elle-même. Peut-être qu'un réalisateur a décidé qu'elle n'était plus la saveur du mois.»

Et puis après


La radio mutait aussi. André Laurendeau rappelle que Mme Lafond appartenait à un âge pionnier et pédagogique des médias de masse électroni-ques. «Il y a maintenant beaucoup plus d'émissions de divertissement, dit-il. Au début, Radio-Canada s'était donné une sorte de mission pédagogique, mais c'était aussi une époque de monopole, ou en tout cas presque sans concurrence. Il y a un effet pervers de la commandite, de la publicité dépendante des sondages, des cotes d'écoute. Les patrons basent leur programmation sur ces critères. [...] Et puis, quand bien même on ferait l'émission la plus géniale, quand il y a Star Académie le même soir, c'est Star Académie qui va gagner.»

Andréanne Lafond a été balayée des ondes et de la vie publique il y a plus de deux décennies. Cette mise au rancart a eu de fâcheuses conséquences personnelles puisque, contrairement aux permanents de la société d'État, l'éternelle pigiste ne bénéficiait pas d'un généreux fonds de retraite.

M. Devirieux explique avoir embauché son ancienne collègue pour réaliser divers travaux au sein de son entreprise de communication. Mme Gagnon se réjouit au moins d'une chose: Andréanne Lafond a terminé ses jours dans un foyer pour personnes retraitées de l'arrondissement d'Outremont, la Maison Lizette Gervais, nommée en l'honneur de son ancienne collègue de La vie quotidienne...