Médias - Débrouiller Les Débrouillards

Rien ne se perd, tout se recrée, surtout à l'ère du multiplateforme. Les Débrouillards, le magazine scientifique pour les jeunes de 9 à 14 ans lancé il y a tout juste trente ans, s'est décliné depuis en plusieurs produits dérivés: des Clubs pédagogiques, une cinquantaine de livres, une page hebdomadaire dans La Presse, La Tribune, La Voix de l'Est et Le Journal de Montréal, une émission de télé, des cédéroms, des bédés, un site Internet (lesdébrouillards.com), un magazine pour les plus jeunes de 6 à 9 ans (Les Explorateurs), un autre consacré au sport, un autre encore consacré aux arts (Débrouillarts). Qui dit mieux?

La grande aventure du mini-empire de presse a débuté en septembre 1979 par la publication d'une chronique d'expériences du prof Scientifix intitulée «Le petit débrouillard» dans le magazine Hebdo-Science de l'Agence Science-Presse. La première publication autonome, les activités d'animation et la fondation du Club des petits débrouillards ont débuté en même temps, en janvier 1982.

«La republication des expériences en livre du prof Scientifix avait confirmé l'intérêt pour la vulgarisation scientifique destinée aux enfants», explique Félix Maltais, fondateur-éditeur des Débrouillards, maintenant deux fois plus âgé que sa publication. «Il s'en vendait 1000 exemplaires par mois, du jamais vu. Je suis donc allé rencontrer les gens du Conseil de développement du loisir scientifique pour leur proposer de s'associer dans la création du Club des petits débrouillards, avec deux volets: un pour l'animation, un pour les médias, qui a beaucoup donné.»

Retour sur le futur

Les enseignants utilisent toujours cette documentation, mais le public cible demeure les enfants eux-mêmes, à la maison, où leur parvient la publication par abonnement. Cette tradition de la vulgarisation pour la jeunesse court sur des décennies. L'éditeur Maltais se rappelle ses propres initiations par l'entremise de L'Encyclopédie de la jeunesse et dans un livre français intitulé La science amusante et mystérieuse. «On ne réinvente pas la roue, dit-il. Les enfants ont toujours posé des questions et ils aiment découvrir les réponses.»

Seulement, chaque époque a sa manière. Pour le fond, de l'aveu de l'éditeur, la publication est passée d'une conception de la science «plus découverte, plus gadget», à une perspective «plus responsable et plus quotidienne», par rapport aux transports, à l'écologie ou au numérique notamment.

Certaines choses ne changent pas, par contre, par exemple le choix de traiter régulièrement du corps humain, le public cible subissant «des changements dans son corps», comme le chantent Les Trois Accords. Normal, puisque, comme l'expliquait déjà le vulgarisateur Fernand Séguin, la première curiosité vient de cette enveloppe aussi formidable que fragile.

«Les enfants d'aujourd'hui sont tellement sollicités par toutes sortes d'activités et de médias qu'il faut redoubler d'ingéniosité pour les surprendre, dit le fondateur. Un magazine, c'est une communauté qui parle à une autre communauté. C'est un groupe de rédacteurs, de dessinateurs ou de photographes qui s'adresse à un groupe de lecteurs. Les rapports entre ces deux pôles changent avec le temps. Maintenant, on traite par exemple beaucoup plus du futur. C'est comme si les jeunes avaient de plus en plus hâte d'arriver à demain, de découvrir les nouvelles découvertes.»

Le trentième anniversaire se célèbre d'ailleurs avec une publication imaginant les inventions qui auront changé le monde quand Les Débrouillards auront soixante ans. «Ta vie en 2042» montre ainsi à quoi ressembleront les villes et les maisons de ce futur proche, «vert, techno, plein de robots».

Pour la forme, le magazine conserve ses bonnes vieilles habitudes de traiter simplement de toutes les questions, y compris les plus complexes. Certains collègues s'adressant aux adultes devraient dupliquer le modèle. Par contre, malgré son relatif jeune âge, le magazine pourrait se payer un petit lifting. Sa maquette hypercolorée et surchargée fait un peu trop dernière décennie...

Une tradition française

Surtout, surtout, tout cela marche encore très bien merci, mieux que jamais en fait. Les deux magazines principaux (Les Débrouillards et Les Explorateurs) tirent à environ 50 000 exemplaires au total. L'abonnement au magazine fondateur se vend 40 $ par année, pour 11 numéros. Dix dollars de plus donnent droit à cinq numéros supplémentaires de DébrouillARTS et de Sport Débrouillards. Bref, 16 publications reviennent à environ 3 $ pièce, aussi bien dire des «pinottes». L'entreprise emploie maintenant une dizaine de personnes, deux fois plus qu'il y a cinq ans.

La crise des médias, franchement, Les Débrouillards et ses dérivés ne la subissent pas. «Nous ne vivons pas de la publicité, explique le grand patron. Nous avons un peu de pub d'entreprises, souvent en provenance d'agence gouvernementale. L'avantage du magazine, c'est l'économie d'échelle: le produit coûte cher à produire, mais il suffit d'une masse critique pour bien vivre.»

En plus, ces publications demeurent les seules dans leur créneau, sans concurrence, ce qui aide. Un peu comme L'Actualité n'a pas de concurrence dans sa niche sociopolitique.

L'entreprise appartient depuis vingt ans à Publications BLD, un consortium liant l'Agence Science-Presse, le Conseil de développement du loisir scientifique et Bayard Canada, une filiale du géant français de l'édition jeunesse, qui publie aussi Pomme d'Api, J'aime lire et, depuis ce mois-ci, Popi (pour les très jeunes) en versions québécoises. «Bayard possède 50 % des actions, explique l'éditeur. Nous formons une compagnie à but lucratif, mais nous n'avons pas de dividendes à remettre aux actionnaires. Quand on fait des profits, on les injecte dans le développement des produits.»

Le magazine pour les enfants et les ados demeure une particularité très franco-française. Le seul Syndicat de la presse des jeunes regroupe dix-sept éditeurs de la France publiant près de 90 titres spécialisés, dont une cinquantaine pour les enfants d'âge préscolaire ou primaire. Des empires médiatiques ont été bâtis sur la «presse jeunesse», distractive, éducative, voire carrément catholique. À lui seul, le conglomérat Bayard, qui a avalé Milan Presse il y a quelques années, accapare le quart du marché. Fait à noter, les plus grands tirages, comme Babar ou Je bouquine, atteignent à peu près le niveau de tirage des Débrouillards québécois, mais dans un marché dix fois plus populeux.

D'où la question: pourquoi ne pas avoir tenté d'exporter le modèle d'ici là-bas ou en version anglaise sur le reste du continent? «Nous aurions aimé que Bayard fasse une édition française des Débrouillards, mais la compagnie n'a jamais voulu se lancer, explique l'éditeur Félix Maltais. Le magazine éducatif de qualité, c'est une tradition française dont nous avons hérité un peu et que nous cultivons depuis. Eux ont leurs propres productions en vulgarisation scientifique. Ils ont par exemple un magazine spécialisé en archéologie, Archéo Junior, deux ou trois magazines d'art. La publication pour adultes Science & vie a finalement lancé sa propre version pour les jeunes. C'est un marché comblé. La culture du magazine jeunesse est très différente au Canada anglais et encore plus aux États-Unis. C'est un marché bas de gamme.»

De toute façon, il y a de quoi faire ici, amplement. En se projetant un peu, M. Maltais imagine facilement son magazine se dématérialiser, mais très lentement. «Je peux prédire que nous serons encore imprimés dans dix ans, dit-il finalement. Je crois même que les magazines vont survivre aux quotidiens sur papier.»