Médias - La star, le juge et le magnat

Manifestation anti-Murdoch dans les rues de Londres<br />
Photo: Agence Reuters Manifestation anti-Murdoch dans les rues de Londres

Le scandale News of the World serait-il possible au Québec ?Une importante partie de la presse britannique a utilisé des moyens illégaux pour obtenir des informations. Une telle dérive est-elle possible ici?

Comme les informations jus-tes mais secrètes à son sujet se multipliaient en une des tabloïds britanniques, l'actrice Sienna Miller a commencé à accuser son entourage de l'espionner pour monnayer le plus juteux. Finalement, comme des centaines de vedettes, Mme Miller a compris que les informations privées avaient été obtenues par l'entremise d'écoutes électroniques.

La conseillère financière de la mannequin Elle Macpherson a été forcée par sa cliente, qui la soupçonnait elle aussi de coulage de secrets professionnels, de subir une cure de désintoxication dont elle n'avait pas besoin. La pauvre a quand même perdu sa place, et toute sa carrière en fait. Encore là, les informations provenaient de l'espionnage des boîtes vocales et des conversations téléphoniques.

Ces révélations ont été faites au cours des derniers jours devant la commission Leveson qui s'intéresse aux excès des médias britanniques. Des témoins ont affirmé que des nouvelles publiées par les tabloïds ont eu des conséquences létales. L'ex-footballeur Garry Flitcroft pense que la révélation de ses aventures extraconjugales a conduit son père, déjà dépressif, au suicide.

Le scandale est une des mamelles du journalisme depuis trois siècles. Avec le cyan et le magenta, le jaune est l'une des couleurs primaires de l'imprimerie. Les journaux jaunes (c'était autrefois la couleur distinctive de leur papier) se passionnent pour les faits divers, font la part belle aux fausses nouvelles comme aux pseudo-sciences. Ils aiguillonnent le ressentiment par rapport aux «failles du système».

Seulement, il y a jaune et jaune. Le News of the World, plus gros tirage de la presse britannique, a fermé en juillet, emporté par le scandale, qui a aussi éclaboussé la classe politique et la police. Le tabloïd dominical du groupe News World est soupçonné d'avoir fait écouter jusqu'à 5800 personnes dans les années 2000, y compris des membres de la famille royale. Ce journal a aussi payé des «bobbies» pour obtenir certaines informations. L'humoriste et comédien Steve Coogan a carrément comparé l'empire de presse News Corp du magnat Rupert Murdoch à la mafia.

L'ampleur du désastre a donc forcé le gouvernement à mettre en place la commission d'enquête qui a commencé ses travaux en juillet. Elle porte sur «la culture, les pratiques et l'éthique de la presse», selon l'appellation officielle.

Et ici?

Un tel scandale est-il possible au Québec? La question était posée samedi dernier dans le cadre du congrès annuel de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ). Bonne question, surtout que le scandale ne se résume pas aux écoutes et aux potins: il expose les conséquences que peut avoir un groupe de presse surpuissant dans une société démocratique. Et du même coup, les possibles dérapages éthiques du journalisme.

«Se demander si un tel scandale est possible, c'est prendre en compte la probabilité, sans dire que ça va se produire ou pas. [...] Or il existe des facteurs de risque d'une telle dérive», a tranché d'entrée de jeu le professeur François-Marc Bernier, de l'Université d'Ottawa, spécialiste de l'éthique journalistique.

Pour lui, le premier facteur concerne la faiblesse du Conseil de presse, là-bas comme ici. Cette instance autorégulatrice agit comme un tribunal d'honneur. «Dans le scandale News of the World, il est fascinant de voir à quel point le Conseil de presse britannique a failli à sa tâche, a dit le professeur. Il est défaillant et sans conséquences. Ici aussi nous faisons confiance à l'autorégulation. Le problème avec les sanctions morales, c'est qu'elles n'ont pas de poids sur certaines personnes.»

Le deuxième facteur de risque découle, selon lui, de l'appétit du gain qui peut l'emporter sur la morale. Le troisième élément concerne la guerre médiatique. Le dernier, la grande proximité entre la politique et les médias. «Il y a des facteurs d'inquiétude, mais pas de certitude, a résumé M. Bernier. [...] La situation n'est pas désespérée. Il faudrait toutefois un système de régulation des médias avec un certain système de coercition raisonnable.»

Le média, ennemi ou ami?

De même, le juge John Gomery, maintenant à la tête du Conseil de presse du Québec (CPQ), affirmait dans un récent reportage sur Quebecor de l'émission Enquête de Radio-

Canada que l'affaire News of the World «soulève un drapeau rouge». Le reporter Guy Gendron, auteur du reportage, également à la table ronde de la FPJQ, a rappelé que le scandale britannique est survenu dans un contexte exceptionnel, avec une presse à scandale très forte, très liée au système politique. Il a cité cet exemple: 171 des 172 journaux du groupe Murdoch ont appuyé l'entrée en guerre de la Grande-Bretagne en Irak et en Afghanistan. Le journal dissident malgré lui n'aurait tout simplement pas reçu la consigne...

M. Gendron a ensuite passé en revue les différents groupes de presse au Québec. Il a souligné les «garde-fous importants» à Radio-Canada, dont l'ombudsman. Le groupe Gesca appartient à un empire des affaires. «Il y a des apparences de conflit d'intérêts, a reconnu le reporter. Mais à l'usage, on a vu que les médias de Gesca réussissent à préserver une capacité d'exprimer à tout le moins des divergences par rapport aux intérêts de l'entreprise.»

Et Quebecor? Guy Gendron a répondu en apportant beaucoup de nuances, en répétant qu'il n'accusait aucunement l'empire québécois de se comporter comme l'empire Murdoch, ni même d'en avoir l'intention. Toutefois, a-t-il ajouté, les deux entreprises se ressemblent par leur poids sur le marché, par la concentration de leurs intérêts dans l'univers médiatique, par leurs options idéologiques populistes, de droite et antisyndicale.

«Quebecor pratique un journalisme tonitruant dans un mégaphone, a dit M. Gendron. Est-ce que ça crée des conditions pour la commission d'actes illégaux comme en Grande-Bretagne? Pas nécessairement. Il n'y a pas de lien entre les deux. En plus, la différence la plus fondamentale entre les deux empires tient à leur relation avec le monde des vedettes. En Grande-Bretagne, les médias de Murdoch s'attaquaient aux vedettes du sport, de la politique, de la culture avec les paparazzi, les enquêteurs privés pour dénicher des histoires croustillantes. À l'opposé, Quebecor a une relation [positive] avec les vedettes québécoises. L'empire a plus tendance à les mettre sous contrat. [...] Pourquoi pirater leur boîte vocale quand on peut être leurs cordes vocales?»

Et puis après?


La vedette paye. La vedette rapporte. De l'autre côté de l'Atlantique Nord, des stars victimes des excès de la presse exigent maintenant que les médias fautifs soient forcés de publier des excuses beaucoup plus senties. Presque toutes les célébrités passées devant la commission d'enquête ont raconté la double injustice de se faire traîner dans la boue par la publication d'une fausse histoire à la une, puis de se faire avilir une seconde fois avec la parution d'un rectificatif minuscule enfoui dans les pages intérieures.

The Guardian, le journal qui a dénoncé le scandale des écoutes pendant une décennie, évalue que le juge Brian Leveson semblait plutôt favorable à ces demandes. Ce dernier devra faire des recommandations sur la régulation du secteur par des balises qui respecteraient la liberté de la presse, mais aussi «les plus hautes normes éthiques et professionnelles». Soit dit en passant, à deux reprises la semaine dernière le juge Leveson a avoué qu'il ne lisait pas les journaux.

Ici aussi le Conseil de presse fait l'objet d'un examen. La ministre de la Culture et des Communications poursuit ses audiences et sa réflexion au sujet du rapport sur «l'avenir de l'information». Les discussions portent notamment sur la nature du CPQ, la portée de son mandat et l'adhésion obligatoire ou non des groupes de presse. Quebecor s'est retirée de tous les conseils de presse du Canada.

On peut suivre les débats britanniques sur le site levesoninquiry.org. Les audiences ont débuté le 14 novembre. Elles reprennent aujourd'hui après une pause de deux jours jeudi et vendredi.
2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 3 décembre 2011 08 h 39

    Danger

    Je me méfie de Gesca et de Quebecor, l'un trop près du PLQ et du gouvernement fédéral (quel que soit le parti au pouvoir), l'autre de la CAQ. Même Le Devoir ou Radio-Canada pourraient, un jour, on ne sait jamais, faire l'objet d'une prise de contrôle par des financiers, un parti, ou un gouvernement à tendance autoritaire-populiste (de style Harper). Coïncidence ou pas, depuis que les journalistes syndiqués de La Presse ont dû accepter des baisses de condition de travail pour supposément sauver le journal, ils semblent avoir gagné en liberté (plus pauvres mais plus honnêtes). Évidemment l'équipe éditoriale de ce journal, elle, reste fidèle au grand patron.

  • Julien Paquette - Abonné 6 décembre 2011 13 h 54

    Alarmisme?

    Cet article peut semble alarmiste. Évidemment, rien ne laisse croire qu'une telle dérive est sur le point de se produire ici. Cependant, une auto-régulation sans mordant comme nous avons ici, ça porte à réfléchir. Il y a une nécessité de réguler les médias, de s'assurer de la véracité de l'information au Québec, mais surtout des méthodes utilisées. On a l'impression de voir des campagnes de salissage dans certains médias présentement.

    Se poser la question peut sembler alarmiste, mais parfois, il vaut mieux prévenir que guérir. Notre univers médiatique a besoin d'un ménage.

    Julien Paquette,
    Étudiant en communications, Université d'Ottawa

    P.S. Le prénom de M Bernier est Marc-François et non François-Marc.