Critique de la faculté de juger

La dernière ombudsman du service français, l’ex-journaliste Julie Miville-Dechêne, a quitté le poste cet été, après un quinquennat. Elle dirige maintenant le Conseil du statut de la femme.<br />
Photo: source radio-canada.ca La dernière ombudsman du service français, l’ex-journaliste Julie Miville-Dechêne, a quitté le poste cet été, après un quinquennat. Elle dirige maintenant le Conseil du statut de la femme.

Les surveillants aussi doivent être surveillés. Un groupe-conseil se penche donc sur le rôle des ombudsmans de la Société Radio-Canada (SRC) et de son pendant anglophone, la CBC. Le travail en cours depuis quelques mois cherche notamment à adapter la fonction aux nouvelles réalités des communications, selon les informations obtenues par Le Devoir.

La vieille définition de tâches date d'une bonne vingtaine d'années. Elle semble mal adaptée aux mutations technologiques et sociales favorisant la diffusion instantanée des nouvelles et la participation massive des auditoires sur toutes les plateformes.

«Le travail a été lancé cet été, explique par courriel Angus McKinnon, chef des relations avec les médias de la société d'État. L'examen vise à déterminer si le mandat des ombudsmans devrait être mis à jour et modernisé pour refléter les réalités actuelles du radiodiffuseur public. Plus précisément, l'examen permettra d'étudier les défis soulevés par la croissance des médias sociaux et d'Internet, ainsi que les répercussions sur les normes et pratiques journalistiques et sur les auditoires.»

Un juge d'honneur

Un ombudsman (le mot et la chose viennent de Suède) défend les intérêts du public au sein d'un organisme public. C'est un juge d'honneur, en fait, qui rend des décisions à la suite de plaintes.

La juridiction des ombudsmans de SRC-CBC s'étend à toute information diffusée sur les plateformes de la Société d'État. «Impartialité, indépendance», dit le mot d'ordre du gardien des Normes et pratiques journalistiques, une balise professionnelle révisée récemment.

Le titulaire de la fonction peut provenir de l'intérieur comme de l'extérieur de la boîte. Il est nommé pour un mandat de cinq ans, renouvelable. Après quoi, il ne peut occuper un autre emploi au sein de l'entreprise pendant deux ans.

La dernière ombudsman du service français, l'ex-journaliste Julie Miville-Dechêne, a quitté le poste cet été, après un quinquennat. Elle dirige maintenant le Conseil du statut de la femme. Étrangement, le site radio-canada.ca la présente encore clairement comme la titulaire, même si un hyperlien vers un texte intitulé «merci et au revoir» relaie ses adieux au poste et à la maison. L'intérim francophone est assuré par l'ombudsman de la CBC, Kirk Lapointe.

Grosses pointures

Le panel qui reconfigure la fonction est dirigé par la professeure Jodi White, ex-chef de cabinet de la première ministre Kim Campbell, ex-présidente du Forum des politiques publiques, maintenant professeure à l'Université Carleton. Elle n'a pas voulu accorder d'entrevue au Devoir.

Son groupe rassemble de grosses pointures: Vince Carlin, ancien ombudsman de la CBC; Peter Mansbridge, présentateur des nouvelles télévisées au Service anglais; Geneviève Rossier, directrice générale, Internet et Services numériques de la SRC; Pierre Trudel, titulaire de la chaire L.R. Wilson sur le droit des technologies de l'information et du commerce électronique à l'Université de Montréal; Christopher Waddell, directeur de la chaire Carty sur le journalisme économique et financier, de l'Université Carleton.

Cette impressionnante composition semble éliminer la possibilité d'ingérence partisane. Néanmoins, l'examen du comité de sages se déroule dans un contexte tendu entre la Société d'État et le gouvernement, comme en témoignent les travaux en cours devant le comité permanent de l'accès à l'information de la Chambre des communes.

Les députés ont entendu des adversaires du diffuseur public se plaindre de son manque de transparence réputé. Pierre Karl Péladeau, président de Quebecor, a répété que ses médias devaient enquêter et demander des comptes. «Il est fort improbable que Radio-Canada veuille faire enquête sur elle-même», a-t-il dit en ajoutant que «les autres médias» lui paraissent inféodés au géant d'État.

Un exemple à suivre

En tout cas, l'ombudsman actionne une mécanique d'autocritique. Marc-François Bernier, professeur de communication de l'université d'Ottawa, la connaît d'autant mieux qu'il a publié le seul livre universitaire sur cette fonction, L'ombudsman de Radio-Canada: protecteur des journalistes ou du public? (PUL, 2005). Il a donc logiquement été appelé en consultation par le comité White. La rencontre a eu lieu à Montréal il y a quelques semaines.

«Le mandat demande à l'ombudsman de s'assurer du respect des normes et pratiques journalistiques. Dans le contexte québécois, c'est encore un exemple à donner aux autres groupes médiatiques», dit-il au Devoir, dans une entrevue téléphonique accordée avant la sortie publique de Pierre Karl Péladeau.

Le professeur Bernier a recommandé aux sages de resserrer ce mandat autour de l'essentiel. «L'ombudsman devrait se limiter à ceux qui font du journalisme. J'ai toujours eu un gros problème à le voir se mêler de la véracité d'une affirmation par un invité de Tout le monde en parle, par exemple. [...] On ne peut pas demander à tous les gens qui se pointent sur ce plateau, des artistes ou des médecins, de s'astreindre à des règles journalistiques. On ne peut pas non plus le demander à l'animateur. C'est un talk-show.»

Mélange des genres

L'ombudsman Kirk Lapointe vient de s'intéresser au passage de Jacques Duchesneau, chef de l'Unité anticollusion, à cette émission du dimanche soir. Une plainte reçue dénonçait un flou présumé entre l'information et le divertissement, le «mélange des genres» quoi. Le jugement de M. Lapointe rappelle que les règles journalistiques ne s'appliquent pas à Tout le monde en parle, une émission de variétés. Il ajoute que M. Duchesneau a présenté de l'information factuelle et que Radio-Canada a ensuite diffusé «une grande variété de points de vue sur le sujet» dans l'ensemble de son réseau.

«En France, une chaîne de télévision a un médiateur de l'information et un médiateur de la programmation, poursuit le professeur. La séparation me semble intéressante et je l'ai dit [au groupe-conseil]. Radio-Canada pourrait l'adapter. L'ombudsman de la programmation pourrait prendre en compte certaines controverses, tandis que l'ombudsman de l'information ne s'occuperait que du secteur de l'information et des affaires publiques.»

Le professeur reste plus prudent sur la question des nouvelles technologies. Évidemment, le Web 2.0 décuple les réactions quasi instantanées du public. Seulement, le juge, lui, ne peut précipiter sa réflexion.

«Il faut se donner du temps pour mener des enquêtes méticuleuses, dit M. Bernier. Par contre, les nouveaux médias doivent donner plus de visibilité aux décisions. Julie Miville-Dechêne les a bien utilisés de cette manière, et il faut continuer dans cette voie.»

Courage

Le spécialiste salue aussi le courage de la dernière ombudsman du service français. «Je n'ai pas mis à jour mes études, mais j'ai suivi d'assez près ses décisions et elle m'a semblé la plus systématique des titulaires de la fonction. Quand elle prenait une décision, elle expliquait toujours sa démarche en citant les normes impliquées, ce que ne faisaient pas les autres auparavant. Elle était plus rigoureuse et plus critique, sans complaisance.»

D'où sa dernière recommandation pour bonifier le rôle de gardien des normes. Marc-François Bernier milite pour un mandat de cinq ans, non renouvelable, accordé à une personne recrutée à l'extérieur de la société et qui ne pourrait pas y rester après coup. «Il faut assurer le plus d'autonomie, d'indépendance et de crédibilité à cette fonction», conclut le spécialiste.
2 commentaires
  • L'ex-Canard - Inscrit 24 octobre 2011 10 h 30

    Pourquoi pas un Ombudsman pour Radio-Canada ET cbc???

    Peut-être que les biais ainsi seraient moins montréalais ou torontois et que le diffuseur public montrerait un meilleur example en matière de bilinguisme. En tant qu'auditeur des deux réseaux vivant dans le hors-Québec, le mur entre CBC et radio-canada me semble *absolument* énorme. Ce qui me semble bien étrange si les conservateurs sont vraiment à la recherche d'économies. Qu'un journaliste unilingue puisse y travailler impunément montre un mauvais exemple. Finalement, il y aurait intérêt au diffuseur public à se différentier davantage des réseaux privés en ce qui a trait au traitement de la langue.

    Content de voir que le panel de sélection inclue des gens des deux bords, mais pas sûr s'ils comprendront l'énormité du mur, question de ne pas vivre cette énormité au quotidien, semblerait-t-il...

  • Frédéric Chiasson - Inscrit 25 octobre 2011 00 h 34

    Un ombudsman pour SRC et CBC : quelle mauvaise idée !

    Si un seul ombudsman s'occupait de CBC et SRC ensemble :
    1- Il serait débordé.
    2- Il n'arrêterait pas de faire des erreurs de contexte !

    La CBC et la SRC ont beau être des sociétés canadiennes publiques de médias, elles ne se ressemblent très peu dans leur contenu, qu'il soit d'information ou de programmation. Vous n'avez pas remarqué à quel point CBC peut être franchement populiste comparé à la SRC, même aux nouvelles ?

    Alors comment un ombudsman torontois pourrait répondre correctement aux plaintes sur l'émission de Tout le monde en parle ? Mais votre solution a quand même du bon : un Montréalais, ou un francophone hors-Québec surtout, aurait suggéré de fermer la trappe à Don Cherry !