Médias - Webdoc méconnu

Une scène du webdocumentaire Réfugiés oubliés: les Palestiniens au Liban.<br />
Photo: Source: Danny Braün Une scène du webdocumentaire Réfugiés oubliés: les Palestiniens au Liban.

Réfugiés oubliés, un documentaire de chevet passé sous le radar médiatique, permet de se familiariser avec la vie quotidienne des Palestiniens du camp de Chatila, au Liban.

Chatila. Avec Sabra, le mot claque comme une grenade dans la mémoire contemporaine. C'est là, dans ces deux camps de Beyrouth, en 1982, que des phalangistes chrétiens ont massacré des centaines de réfugiés palestiniens. Une énième guerre faisait rage. L'armée israélienne campait tout près. Les responsabilités de chacun sont encore disputées. Chose certaine, il y a les crimes commis et ceux qui consistent à laisser faire.

Cette semaine, l'échange de prisonniers entre Israël et le Hamas a donné lieu à des réjouissances au camp de Chatila (on écrit aussi Shatila), une zone d'environ un kilomètre carré où vivent encore près de 20 000 personnes. Les fils de presse ont diffusé des photos montrant des hommes, des femmes, des enfants en liesse. La vie continue donc là-bas. Mais comment?

Le webdocumentaire Réfugiés oubliés: les Palestiniens au Liban (disponible sur radio-canada.ca) expose la société qui grouille encore et toujours dans la misérable enclave, trente ans après les massacres, des décennies après al-Nakba, «la catastrophe» de 1948 selon les Palestiniens, la «guerre d'indépendance» du point de vue israélien. Le travail vraiment exceptionnel permet de se promener dans les ruelles du camp au centre de Beyrouth, de pénétrer dans les maisons délabrées, de visiter des commerces, de suivre le quotidien des apatrides. C'est Chatila un peu comme si vous y étiez.

Le lieu comme sujet

«Il n'y a pas d'éléments d'actualité: on regarde comment vivent les gens qui sont là depuis une soixantaine d'années puis-que Chatila a été un des premiers camps de Palestiniens créés, explique Danny Braün, réalisateur du projet produit par Radio-Canada. L'équipe a travaillé en se laissant inspirer par le travail de terrain, par le lieu, par le camp en soi. Le moteur de navigation le montre bien: le décor, c'est le sujet.»

La géographie donne l'histoire, quoi. Des hyperliens répartis sur une image globale du site jettent autant de ponts virtuels vers un point d'eau, un appartement, la pharmacie. L'expérience immersive du site conçu par la boîte ALT encourage la découverte et l'exploration. Les textes, les photos et les vignettes vidéo de deux à trois minutes stimulent la plongée au coeur du sujet déconstruit. L'envoûtement surgit dès la connexion, avec l'environnement sonore, la belle musique de Vincent Hamel.

Ce n'est donc pas un documentaire diffusé sur le Web: c'est un webdoc parfaitement conçu pour ce média, en tenant compte de ses forces et de ses caractéristiques fondamentales. Mieux encore, la production ajoute de l'émotion au portrait intimiste, une denrée réputée assez rare dans le documentaire en ligne souvent moins chargé émotionnellement qu'une heure pleine de télé ou de ciné, ces écrans semblant plus propices à installer et maintenir des atmosphères.

Un exemple. La section chez les Jaad introduit cette famille d'en bas, un père, une mère (Fatma) et leurs quatre enfants entassés dans un sous-sol humide et sans lumière. Fatma, 36 ans, demeure la seule pourvoyeuse. Les Jaad s'endettent pour payer les médicaments d'un des enfants. «Durant le ramadan, des gens généreux me donnent un peu d'argent et je rembourse la pharmacie», explique Mme Jaad, reconnaissante et résignée. La mise en sons et en images du portrait mélange des rumeurs de la rue à la toux du petit malade.

Touchant. Brillant. Bravo. Pas étonnant que ce bijou ait reçu coup sur coup, il y a quelques jours, le prix Italia, une prestigieuse récompense européenne, et un Online Journalism Award, à Boston.

M. Braün a travaillé avec deux journalistes, Ahmed Kouaou et Nahlah Ayed, deux fins connaisseurs de la région qui parlent arabe, contrairement à tant d'envoyés spéciaux. D'ailleurs, le webdoc est dans cette langue, avec des sous-titres et des textes anglais ou français, au choix.

Le Far Web


La diffusion a commencé en ligne en mai dernier. L'équipe n'a mis que trois semaines pour accumuler les images et le son. Le montage a pris quatre fois plus de temps. L'agenda comprimé détonne dans ce milieu réputé lent et patient.

«Cinq ou six mois pour compléter un documentaire, c'est très court, explique le réalisateur. Le Web coûte aussi moins cher qu'un travail pour les salles qui prend deux ou trois ans à temps partiel, mais pas moins qu'un bon reportage télé. La vitesse de réaction et la légèreté de la structure me semblent aussi très intéressantes.»

Il s'en tourne et s'en diffuse de plus en plus. Chaque semaine les diffuseurs dévoilent leurs projets en ligne. TV5 vient de lancer sept webséries, surtout de la fiction, mais aussi un documentaire suivant cinq Montréalais amateurs de vélo. En fait, des webdocs, le Web infobèse qui déborde de tout paraît déjà trop plein de ça aussi.

«C'est les pages jaunes!», dit la productrice Patricia Bergeron, avec sa propre image pour décrire le Far Web. Il y a de magnifiques projets dans l'immense lot, avec des expériences d'utilisateurs très poussées, mais très peu de gens les vivent, même si le haut débit facilite maintenant la diffusion de vidéos de qualité.»

À preuve, sauf erreur, Réfugiés oubliés semble être complètement passé sous le radar des médias d'ici alors que Le Monde en a parlé. Sur son beau et bon blogue (patriciabergeron.net), la passionnée de tous les écrans propose une impressionnante liste des meilleurs webdocs plus ou moins méconnus. En entrevue, elle rappelle le travail exemplaire intitulé Prison Valley de David Dufresne et Philippe Brault, une production primée qui permet de pénétrer à Cañon City, une immense ville-prison du Colorado. «Il y a plusieurs couches de profondeur dans ces productions, ajoute Mme Bergeron. Pour y pénétrer, il faut s'investir, il faut du temps. Le documentaire de qualité peine à trouver sa place à la télé parce qu'on préfère du pain et des jeux. C'est pareil pour le webdocumentaire.»

Danny Braün travaille à une transposition pour la télé de Réfugiés oubliés. Avec le risque d'y perdre au change, ne serait-ce que l'immersion interactive. «Dans Prison Valley, on peut même entrer en communication avec les personnages, explique Patricia Bergeron. C'est un ajout exceptionnel. Un dogme éclate, un bouleversement très inspirant se développe. Mais je le redis: il ne reste plus qu'à stimuler l'intérêt du public et des autres médias...»