Médias - TV 2.0

Les médias sociaux ne concurrencent pas la télé: ils l'aident, au contraire, à gonfler les auditoires plus que jamais, jusqu'à 4 heures 44 minutes par jour aux États-Unis. La télécommande dans une main, le clavier dans l'autre, et tout le monde en dialogue sur le grand sofa virtuel!

Mirador est surveillée de près. Les admirateurs de la série dramatique de Radio-Canada twittent évidemment pendant la diffusion en direct des épisodes sur les aventures de la firme de relationnistes. Le site Internet mirador.radio-canada.ca relaie ensuite les commentaires des téléspectateurs. Cette semaine, cet univers parallèle en a rajouté en diffusant le vidéoblogue d'Anne-Marie Bellemare, travailleuse sociale à la Maison bleue. Elle analyse les enjeux liés à l'immigration en provenance de pays en guerre, comme l'Irak et l'Afghanistan. Ce sujet délicat se rattache à l'épisode «Croire», diffusé mardi.

Il y aura d'autres émissions, d'autres vlogs et d'autres trouvailles virtuelles aussi. Dans quelques semaines, le site va poster quatre offres d'emplois fictifs pour l'agence Mirador. Les candidats sélectionnés recevront en cadeau une capsule vidéo tournée par un des comédiens-personnages. «Nous offrons des produits complémentaires depuis des années pour faire de l'expérience télé une expérience Web, explique Marie Tétreault, chef des communications, Internet et services numériques de Radio-Canada. Certaines émissions ont plus de potentiel que d'autres. Mirador en a beaucoup.»

Étonnante symbiose

Mme Tétreault explique qu'au début des échanges, il y a une quinzaine d'années, les sites offraient des compléments d'information sur les émissions: portraits de personnage, synopsis, etc. Son monde a ensuite bonifié le contenu en ligne en offrant des extraits exclusifs, par exemple. À la longue, le développement a permis de plus en plus d'interaction avec le public, jusqu'à permettre d'influencer le contenu de certaines productions.

L'alliance avec les nouveaux médias profite à l'ancien. L'institut Médiamétrie-Eurodata TV Worldwide vient d'analyser cette symbiose. Son panorama mondial tout juste publié montre que jamais la télé n'a été aussi regardée. Le temps quotidien moyen qu'une personne est scotchée devant le vieil écran oscille maintenant autour de 4 heures 44 minutes par personne aux États-Unis. En général, la moyenne augmente d'une dizaine de minutes quotidiennes par marché national.

L'enquête menée auprès de 3000 chaînes de 80 pays lie cette performance aux nouveaux équipements numériques (comme les écrans plats branchés sur le Web) qui permettent «une plus grande diversité de l'offre, créent de nouveaux usages et viennent soutenir la croissance». Le rapport met aussi en évidence les «contenus sans frontières», le mariage de plus en plus fécond entre les plateformes qui prolongent les contenus télés en ligne et stimulent la socialisation des échanges.

«Nous assistons actuellement à une mutation des gènes des contenus vers un ADN transmédia permettant le développement de schémas narratifs s'affranchissant des unités de lieu, de temps et d'action», note Alexandre Callay, directeur d'Eurodata TV Worldwide, dans le communiqué du groupe. Des schémas narratifs parallèles, complémentaires et multi-écrans [se développent].»

Dans son monologue Cable TV (1971), Yvon Deschamps disait: «On veut pas le sawouère, on veut le ouère.» Quarante ans plus tard, avec la TV 2.0, la proposition se modifie radicalement: on veut maintenant le voir et participer au savoir collectif en même temps. Martin Lessard, spécialiste des nouveaux médias, y voit d'ailleurs une occasion de retourner aux effets communautaires de la bonne vieille télé rassembleuse.

L'effet rendez-vous

«Les médias sociaux ont permis de retrouver le rendez-vous que proposait traditionnellement la télévision», dit l'analyste, qui tient un blogue sur les stratégies Web et les médias sociaux (zeroseconde.blogstpot.com). «Franchement, il y a deux ou trois ans, je n'aurais pas été capable de prédire cet effet. Quand il s'est produit, on a eu la réaction qu'on a en découvrant un beau jardin après avoir semé des graines au hasard. En fait, oui, maintenant on peut le dire: c'est tout à fait logique de retrouver cet effet rendez-vous.»

M. Lessard cite alors l'exem-ple «emblématique» de Tout le monde en parle. Pendant un temps, les téléspectateurs discutaient de l'émission de la veille au bureau, le lundi matin. Maintenant, beaucoup de monde en parle instantanément pendant la diffusion. L'enregistrement du jeudi soir permet aux animateurs de se joindre aux débats pendant la grand-messe du dimanche soir. Guy A. Lepage totalise près de 70 000 «suiveux», deux fois plus que le bouffon Dany Turcotte. La page des recherchistes (@off_TLMEP) en compte 21 000.

Toutes les chaînes ou presque s'y mettent. Le réseau Mlle de TVA a embauché une «gestionnaire de communauté» qui stimule les rapports avec les abonnés. Artv fait la belle leçon avec son réseau de fans abonnés aux échanges du site C'est juste de la TV (#CJDLTV). La formule améliorée cette année avec L'échangeur, un «carrefour des conversations télés sur Twitter», permet de dialoguer sur les émissions et des personnalités de tous les réseaux.

Mieux encore, la popularité des émissions sur les réseaux sociaux permet de mieux jauger leur réception populaire. Dix ou cent mille opinions valent mieux qu'une seule, fût-ce celle d'un critique réputé éclairé, de toute façon lui aussi branché en ligne.

«Les échanges sont de moins en moins artificiels, de moins en moins forcés, commente Martin Lessard. Aujourd'hui, c'est clair, ce qui intéresse les gens: ils le disent et on voit tout de suite ce qui marche ou ce qui ne marche pas. D'ailleurs, Mirador aurait probablement été retirée des ondes si on s'était fiés aux premiers commentaires négatifs ou aux critiques. La clientèle qui appréciait le côté kitsch de l'émission s'est manifestée et sa diffusion pour une deuxième saison continue en partie grâce aux réseaux sociaux.»

Martin Lessard souligne alors que les jeux vidéo offrent pour l'instant le modèle ultime de participation interactive à la fiction. Seulement, la télé, très malléable, glisse déjà vers cette logique de la fiction interactive. Des expériences permettent par exemple de suivre des téléromans en accentuant le point de vue d'un des personnages.

Où cela s'arrêtera-t-il? L'idée de publier des offres fictives d'emplois pointe vers autre chose que le simple dialogue avec le public. Ces «employés» pourraient effectivement paraître dans l'agence pour ainsi glisser de l'interaction à la participation, pour en quelque sorte cesser d'observer le mirador et y entrer...
1 commentaire
  • Martin Boum - Inscrit 11 octobre 2011 12 h 34

    la télé, ce média qui devint média

    ''Son panorama mondial tout juste publié montre que jamais la télé n'a été aussi regardée.''

    L’aspect quantitatif du nombre de téléspectateurs me semble bien insignifiant comparativement aux aspects qualitatifs de l’écoute à l’ère du multitâche et de la consommation simultanée de médias.

    Autrefois (aucune date ou moment spécifique identifié pour le moment), les télédiffuseurs émettaient des signaux vers des téléspectateurs passifs et «vendait» cet auditoire à des annonceurs qui voulaient les rejoindre. Les cotes d’écoute devenaient alors l’étalon de mesure par excellence pour mesurer la «valeur marchande» de cet auditoire. Le postulat de l'époque était que chaque personne posté devant la télé y consacrait toute son attention.

    La plupart des marketeur du web 2.0, dont Mitch Joel, propose maintenant aux gens et aux entreprises de devenir leur propre médias. Les télédiffuseurs ont bien entendu le message. Ainsi, nous voyons de plus en plus d’animateurs ou de chroniqueurs inciter les internautes à envoyer des informations, commenter ce qui vient d’être dit ou de converser avec les animateurs ou leurs équipes. Les téléspectateurs sont donc engagés envers la marque que constitue la station. Cette façon de faire change cependant radicalement la position de la télé dans l’univers publicitaire. La télé est donc devenu média … social.

    Le compétieur des annonceurs n’est plus celui oeuvrant dans le même domaine ou vendant le même produit que lui, mais plutôt la station de télé qui diffuse son message. Combien de temps ce système paradoxal tiendra-t-il encore ? Qu’est donc l’auditoire devenu ? Que signifie regarder la télé de nos jours ?