Marshall McLuhan: l'homme qui parle à l'oreille du présent

Marshall McLuhan avait compris avant tout le monde que la pensée linéaire induite par le livre  allait être remplacée par une pensée plus éclatée alimentée par les médias technologiques.
Photo: La Presse canadienne (photo) P.J. Salkovitch Marshall McLuhan avait compris avant tout le monde que la pensée linéaire induite par le livre  allait être remplacée par une pensée plus éclatée alimentée par les médias technologiques.
Il y est question de l'«indignation morale», cette stratégie «qui donne de la dignité aux idiots». Il y parle d'accumulation de données personnelles, de communication dématérialisée, des nouveaux médias que l'on «force à faire le travail des vieux», de message, de village, de médium... Il évoque aussi ses livres et le fait surtout dans un endroit, le cyberespace, cet assemblage de communautés d'intérêts, mondialisées et éclatées, où finalement l'auteur de La Galaxie Gutenberg (1962) trouve plutôt bien ses marques. Et ce, un siècle jour pour jour après sa naissance à Edmonton, en Alberta, le 21 juillet 1911.

La lucidité du regard est troublante, mais elle n'étonne pas Scott Boms, l'homme bien en chair qui, sur Twitter, fait parler ce mort illustre, dont la mémoire et la pensée se préparent à être ranimées un peu partout sur la planète pour souligner l'année de son centenaire.

«Le cadre nécessaire pour comprendre le monde numérique dans lequel nous vivons aujourd'hui se trouve dans ses écrits», a-t-il indiqué plus tôt cette semaine au Devoir. L'homme travaille pour The Estate of Corinne and Marshall McLuhan, gardien du patrimoine intellectuel du théoricien et responsable de sa diffusion. «Pour comprendre les médias [le troisième bouquin de McLuhan publié en 1964] est plus pertinent aujourd'hui que jamais. Le monde qu'il décrit dans ce livre, c'est celui dans lequel nous vivons aujourd'hui.»

Et pourtant, tout est parti d'une formule simple mais terriblement persistante: «Le médium, c'est le message», lancé la première fois sur les ondes d'une radio de Vancouver, que Marshall McLuhan, professeur de littérature spécialiste de la Renaissance, a posé son regard sur les mutations sociales induites par la technologie avec l'avènement de la télévision. C'était en juin 1958.

En une phrase, le penseur voulait souligner l'importance du canal de transmission, bien avant l'information qu'il transmet, dans la construction de la réalité sociale. Selon lui, la technologie, par l'usage que l'on en fait, vient forcément modifier nos façons de penser, de réfléchir et donc notre façon de concevoir notre environnement, notre rapport aux objets, aux autres, au monde... Un gourou, comme on l'a qualifié à l'époque, un prophète des temps modernes, comme on le présente aujourd'hui, venait de voir le jour.

Sortir le monde de sa linéarité


«Marshall McLuhan avait compris avant tout le monde que la pensée linéaire induite par le livre [le médium dominant de l'ère prétechnologique] allait être remplacée par une pensée plus éclatée alimentée par les médias technologiques», dit Françoise Bertrand, présidente de la Fédération des chambres de commerce du Québec, mais surtout — surtout! —, ancienne étudiante de Marshall McLuhan dans les années 70. Elle faisait alors une maîtrise en environnement à l'Université de York et suivait chaque semaine les séminaires du père conceptuel du «village global» deux soirs par semaine au Centre de culture et de technologie de l'Université de Toronto, qu'il dirigeait. Avec la même prestance, le même charisme que les profs érudits des grandes universités britanniques ou américaines, se souvient-elle.

«Parler du village global [cette vision d'un monde reconfiguré par les médias et la communication à distance] dans les années 70, il fallait le faire, poursuit Mme Bertrand. Il était un précurseur, le premier à avoir construit une théorie, une pensée dynamique sur les technologies, leur usage et leur impact sur les comportements humains», avec les risques que cela a comportés en son temps.

C'est que McLuhan n'a pas seulement été adulé et idolâtré par ses élèves. Il l'a été aussi par son époque et surtout par ses objets d'analyse, la radio et la télévision, par lesquels il a posé les bases d'un autre concept, celui de «penseur médiatique vedette». Le statut lui donnera d'ailleurs une apparition éclair amusante dans le film Annie Hall de Woody Allen — il y joue son propre rôle — et lui vaudra aussi le mépris de quelques représentants de sa caste universitaire, mais aussi de plusieurs intellectuels de son temps qui, loin de voir en lui un prophète, voyaient plutôt un imposteur, un charlatan enrobant le vide avec de belles formules. «Il était l'ennemi numéro un des intellectuels, se souvient Mme Bertrand, parce qu'il s'intéressait à la culture populaire, la publicité, le cinéma, les ordinateurs...», changeant ainsi la perception générale sur les objets qu'il fallait désormais académiquement prendre au sérieux pour comprendre la modernité.

En prise directe sur le présent


Futurologue? Mystificateur? Visionnaire? Fumiste? McLuhan n'aurait toutefois été rien de tout ça, croit son fils Éric, universitaire lui aussi, qui a été un proche collaborateur de son père jusqu'à qu'il quitte définitivement notre réalité en 1980. «Même si on disait de lui qu'il était un prophète, il a finalement fait très peu de prédictions, a-t-il indiqué au Devoir dans le cadre d'une entrevue par courriel. Mais c'est comme ça qu'on nomme une personne que l'on ne comprend pas et qui semble comprendre des choses que l'on trouve opaques. Un jour il m'a dit: "Il suffit de regarder le présent de près, d'en faire l'inventaire, de le décrire le mieux qu'on le peut et les gens vont vous qualifier de prophète (ou de gourou)". Il n'était pas des décennies en avance sur son temps. Il était de son temps» et finalement, cela a pris plusieurs décennies pour en prendre la pleine mesure et comprendre parfois ce qu'il avait bien voulu dire dans les années 60.

McLuhan a écrit: «Quand vous êtes au téléphone ou à l'antenne [d'une radio], vous n'avez plus de corps» ou encore «plus les banques de données accumulent des informations sur chacun de nous, moins on existe», deux formules qui au regard de la dématérialisation des rapports sociaux, tout comme de l'urgence d'exister dans les espaces numériques par l'entremise de Twitter, Facebook ou Google + trouvent forcément une autre signification. Elles viennent aussi lustrer le statut d'éternel d'un penseur qui persiste, 100 ans plus tard, autant pour ses idées que pour avoir eu l'audace de poser un regard décalé et à contre-courant sur son temps, loin des dogmes, puisqu'il a certainement légué à ses contemporains davantage de questions que de réponses.

À voir en vidéo