Marshall McLuhan: l'homme qui parle à l'oreille du présent

Marshall McLuhan avait compris avant tout le monde que la pensée linéaire induite par le livre  allait être remplacée par une pensée plus éclatée alimentée par les médias technologiques.<br />
Photo: La Presse canadienne (photo) P.J. Salkovitch Marshall McLuhan avait compris avant tout le monde que la pensée linéaire induite par le livre  allait être remplacée par une pensée plus éclatée alimentée par les médias technologiques.

Il est mort il y a 30 ans, mais cela ne l'empêche pas de s'exprimer sur Twitter. Depuis plus de six mois, le célèbre sociologue et philosophe canadien Marshall McLuhan est en effet revenu à la vie, numériquement s'entend, par l'entremise d'un espace à son nom sur ce réseau de microclavardage d'où, à coups de messages de 140 caractères, il professe sa vision du monde.

Il y est question de l'«indignation morale», cette stratégie «qui donne de la dignité aux idiots». Il y parle d'accumulation de données personnelles, de communication dématérialisée, des nouveaux médias que l'on «force à faire le travail des vieux», de message, de village, de médium... Il évoque aussi ses livres et le fait surtout dans un endroit, le cyberespace, cet assemblage de communautés d'intérêts, mondialisées et éclatées, où finalement l'auteur de La Galaxie Gutenberg (1962) trouve plutôt bien ses marques. Et ce, un siècle jour pour jour après sa naissance à Edmonton, en Alberta, le 21 juillet 1911.

La lucidité du regard est troublante, mais elle n'étonne pas Scott Boms, l'homme bien en chair qui, sur Twitter, fait parler ce mort illustre, dont la mémoire et la pensée se préparent à être ranimées un peu partout sur la planète pour souligner l'année de son centenaire.

«Le cadre nécessaire pour comprendre le monde numérique dans lequel nous vivons aujourd'hui se trouve dans ses écrits», a-t-il indiqué plus tôt cette semaine au Devoir. L'homme travaille pour The Estate of Corinne and Marshall McLuhan, gardien du patrimoine intellectuel du théoricien et responsable de sa diffusion. «Pour comprendre les médias [le troisième bouquin de McLuhan publié en 1964] est plus pertinent aujourd'hui que jamais. Le monde qu'il décrit dans ce livre, c'est celui dans lequel nous vivons aujourd'hui.»

Et pourtant, tout est parti d'une formule simple mais terriblement persistante: «Le médium, c'est le message», lancé la première fois sur les ondes d'une radio de Vancouver, que Marshall McLuhan, professeur de littérature spécialiste de la Renaissance, a posé son regard sur les mutations sociales induites par la technologie avec l'avènement de la télévision. C'était en juin 1958.

En une phrase, le penseur voulait souligner l'importance du canal de transmission, bien avant l'information qu'il transmet, dans la construction de la réalité sociale. Selon lui, la technologie, par l'usage que l'on en fait, vient forcément modifier nos façons de penser, de réfléchir et donc notre façon de concevoir notre environnement, notre rapport aux objets, aux autres, au monde... Un gourou, comme on l'a qualifié à l'époque, un prophète des temps modernes, comme on le présente aujourd'hui, venait de voir le jour.

Sortir le monde de sa linéarité


«Marshall McLuhan avait compris avant tout le monde que la pensée linéaire induite par le livre [le médium dominant de l'ère prétechnologique] allait être remplacée par une pensée plus éclatée alimentée par les médias technologiques», dit Françoise Bertrand, présidente de la Fédération des chambres de commerce du Québec, mais surtout — surtout! —, ancienne étudiante de Marshall McLuhan dans les années 70. Elle faisait alors une maîtrise en environnement à l'Université de York et suivait chaque semaine les séminaires du père conceptuel du «village global» deux soirs par semaine au Centre de culture et de technologie de l'Université de Toronto, qu'il dirigeait. Avec la même prestance, le même charisme que les profs érudits des grandes universités britanniques ou américaines, se souvient-elle.

«Parler du village global [cette vision d'un monde reconfiguré par les médias et la communication à distance] dans les années 70, il fallait le faire, poursuit Mme Bertrand. Il était un précurseur, le premier à avoir construit une théorie, une pensée dynamique sur les technologies, leur usage et leur impact sur les comportements humains», avec les risques que cela a comportés en son temps.

C'est que McLuhan n'a pas seulement été adulé et idolâtré par ses élèves. Il l'a été aussi par son époque et surtout par ses objets d'analyse, la radio et la télévision, par lesquels il a posé les bases d'un autre concept, celui de «penseur médiatique vedette». Le statut lui donnera d'ailleurs une apparition éclair amusante dans le film Annie Hall de Woody Allen — il y joue son propre rôle — et lui vaudra aussi le mépris de quelques représentants de sa caste universitaire, mais aussi de plusieurs intellectuels de son temps qui, loin de voir en lui un prophète, voyaient plutôt un imposteur, un charlatan enrobant le vide avec de belles formules. «Il était l'ennemi numéro un des intellectuels, se souvient Mme Bertrand, parce qu'il s'intéressait à la culture populaire, la publicité, le cinéma, les ordinateurs...», changeant ainsi la perception générale sur les objets qu'il fallait désormais académiquement prendre au sérieux pour comprendre la modernité.

En prise directe sur le présent


Futurologue? Mystificateur? Visionnaire? Fumiste? McLuhan n'aurait toutefois été rien de tout ça, croit son fils Éric, universitaire lui aussi, qui a été un proche collaborateur de son père jusqu'à qu'il quitte définitivement notre réalité en 1980. «Même si on disait de lui qu'il était un prophète, il a finalement fait très peu de prédictions, a-t-il indiqué au Devoir dans le cadre d'une entrevue par courriel. Mais c'est comme ça qu'on nomme une personne que l'on ne comprend pas et qui semble comprendre des choses que l'on trouve opaques. Un jour il m'a dit: "Il suffit de regarder le présent de près, d'en faire l'inventaire, de le décrire le mieux qu'on le peut et les gens vont vous qualifier de prophète (ou de gourou)". Il n'était pas des décennies en avance sur son temps. Il était de son temps» et finalement, cela a pris plusieurs décennies pour en prendre la pleine mesure et comprendre parfois ce qu'il avait bien voulu dire dans les années 60.

McLuhan a écrit: «Quand vous êtes au téléphone ou à l'antenne [d'une radio], vous n'avez plus de corps» ou encore «plus les banques de données accumulent des informations sur chacun de nous, moins on existe», deux formules qui au regard de la dématérialisation des rapports sociaux, tout comme de l'urgence d'exister dans les espaces numériques par l'entremise de Twitter, Facebook ou Google + trouvent forcément une autre signification. Elles viennent aussi lustrer le statut d'éternel d'un penseur qui persiste, 100 ans plus tard, autant pour ses idées que pour avoir eu l'audace de poser un regard décalé et à contre-courant sur son temps, loin des dogmes, puisqu'il a certainement légué à ses contemporains davantage de questions que de réponses.
14 commentaires
  • fruitloops - Inscrit 21 juillet 2011 07 h 32

    Un show de boucanne.

    J’étais aussi étudiant en communication à l’époque où ce pseudo-gourou sévissait. Avec le recul — et depuis le début de la mode maclu — il me fait plus penser à un Clotaire Rapaille universitaire : un amateur de formules creuses et un show de boucanne, comme Steve Job, et autres gourous-vendeurs de pixels, qui répètent cent fois par jour : It’s incredible!

    Le médium, c’est le message : c’est comme affirmer que le téléphone EST la conversation.

    Depuis l’invention du téléphone, ça fait des lunes que le village global, on l’a.

    Ce type-là vendait des formules, comme d’autres des frigidaires aux esquimaux. Il aurait pu être un des tordus de la série MAD MEN qui auraient ouvert une succursale à Toronto — et dans son université.

  • ysengrimus - Inscrit 21 juillet 2011 08 h 01

    Dialogue

    On fait des choses de ce type chez nous aussi, depuis un bon moment.

    http://www.dialogus2.org/

    Paul Laurendeau

  • slowmou - Inscrit 21 juillet 2011 08 h 01

    D'OEIL À OREILLE, 1969

    D'OEIL À OREILLE, de Marshall McLuhan, a été mon livre de chevet pendant plus de vingt ans.

    «Le mysticisme n'est rien d'autre que la science de demain dont on rêve aujourd'hui.»

    «L'obsession du voyage intérieur, à notre époque électronique, est aussi irrésistible que l'obsession des romantiques pour les voyages à l'étranger et la recherche du pittoresque.»

    En 1450, avec Gutenberg, apparait la première machine à fabriquer des objets en série. Le livre est le premier produit manufacturé à sortir dune chaîne de montage. En 1456, il y avait en Europe 30 000 livres manuscrits. Cinq ans après, il y avait cinq millions de livres imprimés.
    Le livre véhiculera non seulement l'esprit de son auteur mais aussi l'esprit de la machine à imprimer. Il deviendra le moyen de communication le plus spectaculaire pour la diffusion de la connaissance rationnelle et le plus efficace dans la construction de l'ère mécanique.

    «La connaissance elle-même, dispensée sous cette forme alphabétique, s'organise et se répartit en spécialités, créant la division des fonctions, celle des classes sociales, des nations et du savoir. Et c'est ainsi que l'interaction si féconde de tous les sens qui caractérise la vie tribale finit par être sacrifiée.»

    En hommage à Marshall McLuhan,

    Jean-Pierre Payette

  • Gaston Bourdages - Inscrit 21 juillet 2011 08 h 01

    Y a-t-il convergence entre...

    ...«dématérialisation» et «déshumanisation» ? Je crains que si dans la mesure où justement la mesure, l'équilibre, la modération ont été remplacés par des valeurs prônant la limite....Toujours la limite. Je tressaille de peurs lorsque j'entends un «plus jeune» nous partager qu'il va donner son 110% oui, CENT-DIX POURCENT. Pour moi, il s'y trouve au moins ONZE points de trop. Je m'y connais moi qui ai vécu comme chante Marjo «À fond la caisse»....jusqu'à ce qu'elle défonce et il y a eu drame pour lequel j'ai, avec justesse et justice, un minimum...expérimenté maladies, prisons et pénitenciers. «Là» où je me devais d'aller....non par goûts, je vous assure, mais bien par besoins
    Le problème...non, je corrige, UN problème en découle...l'humain, de façon générale, éprouve des difficultés à se positionner dans une sorte de CENTRE où l'excès est absent. Que de maladies, que de drames lorsque qu'une limite est dépassée....
    Une ex-employée que je remercie et salue me confiait, dans sa toute transparence de personne et avec courage, quelques années après ma libération du pénitencier, ce qui suit :« Gaston, tu as eu besoins d'aller au pénitencier pour t'humaniser...» Ouache! Que j'ai fait. Combien matérialisant et humanisant qu'un propos de ce genre !
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain en devenir
    Saint-Valérien de Rimouski
    www.unpublic.gastonbourdages.com

  • France Marcotte - Abonnée 21 juillet 2011 08 h 11

    Pour creuser, mieux vaut une pointe qu'une étoile

    "...la pensée linéaire induite par le livre allait être remplacée par une pensée plus éclatée alimentée par les médias technologiques."
    Cette phrase n'est pas de McLuhan mais par Françoise Bertrand...présidente de la Fédération des chambres de commerce du Québec.
    Elle mériterait certainement d'être décortiquée.
    La pensée linéaire est-elle vraiment "induite" par le livre? En tout cas elle semble toujours mieux servir la réflexion profonde, qui se fait rare.
    La pensée "éclatée", elle n'est pas induite par les médias technologiques mais "alimentée"? Humm...pas très clair tout ça.
    McLuhan aurait dit: "Il suffit de regarder le présent de près, d'en faire l'inventaire, de le décrire le mieux qu'on le peut et les gens vont vous qualifier de prophète".
    Ce n'est pas avec la pensée éclatée qu'on observe ainsi la réalité.