Bon baiser d'adieu de Lafrance

L'heure des bilans a sonné pour Sylvain Lafrance, après 13 années passées à la vice-présidence de Radio-Canada. «Tous nos indicateurs à Radio-Canada sont bons. Partir à ce moment-ci me semble donc propice.»

Quand Sylvain Lafrance est entré à Radio-Canada au milieu des années 1970, la tour montréalaise et ses immenses stationnements à ciel ouvert venaient à peine d'être inaugurés et l'émission Les Joyeux Troubadours sortait des ondes radio après quatre décennies de diffusion ininterrompue. Les jeunes concurrents de la série La Course autour du monde captaient des images avec des caméras grosses et lourdes comme des valises. Ils envoyaient leurs bandes vidéo à Montréal ou à Paris par avion...

L'ancien reporter a gravi un à un les étages et les fonctions — producteur délégué, réalisateur, directeur des émissions, chef de cabinet du premier vice-président — jusqu'au sommet, jusqu'à la vice-présidence principale des services français de Radio-Canada. Le grand patron, c'est lui depuis 2005, et auparavant il dirigeait la radio. Et le grand patron s'en va, enfin il vient d'annoncer qu'il partira à la fin d'octobre, après avoir accompagné la société d'État dans une période de mutations profondes, à vrai dire révolutionnaires, bien visibles dans les sites radio-canada.ca et tou.tv mis sur pied sous sa gouverne.

Sylvain Lafrance, qui a eu des problèmes de santé récemment, jure n'avoir aucun plan pour la suite des choses. «Je me disais bien qu'un jour il faudrait que je sorte de cette grosse job stressante, confie-t-il en entrevue téléphonique au Devoir. J'ai le goût de faire autre chose, mais je ne sais pas quoi encore. On va voir. À l'âge que j'ai [55 ans], le timing est plutôt favorable. Tous nos indicateurs à Radio-Canada sont bons. Partir à ce moment-ci me semble donc propice: je quitte à un moment où j'ai l'impression d'avoir accompli ce que je voulais accomplir.»

Intégration, Web et avenir

Quoi au juste? Il cite d'abord «l'intégration», la convergence à la radio-canadienne de la télé, de la radio et du Web, une fusion des contenus amorcée il y a six ans. Il mentionne ensuite «l'équilibre» en programmation. «Particulièrement de la grille télé, dit-il. La grille radio, c'est évident qu'elle est distincte. À la télé, nous avons réussi un équilibre entre la distinction et le rassemblement. [...] La télé est devenue un art en soi. Les gens nous rappellent qu'ils aimaient Les Beaux Dimanches. D'accord. Mais à l'époque, le reste de la semaine, on regardait Marcus Welby et Ma sorcière bien-aimée. Je suis très fière de ce que nous proposons maintenant d'original, même quand je nous compare avec d'autres télévisions dans le monde.»

Il parle aussi du virage vers le Web. «La vraie révolution, actuellement, n'est ni économique, ni technologique: elle est comportementale, dit le v.-p. Les gens assis devant un ordinateur ont des attentes différentes vis-à-vis de tous les médias, y compris la télé et la radio. L'autre révolution liée, c'est celle des conversations. Les médias servent à parler de quoi et comment aujourd'hui? Si on reste "focussé" sur ces deux bouleversements, je crois que, comme service public, on va gagner.»

Il ne craint d'ailleurs pas pour ce média d'État, même sous un gouvernement conservateur majoritaire et réputé hostile à Radio-Canada. «La relation entre un diffuseur public et un gouvernement est toujours tendu, partout, quel que soit le parti au pouvoir», explique M. Lafrance, qui est aussi président de la communauté des radios francophones publiques. «Il y a un malentendu de base. Les journalistes ne sont pas au service du gouvernement, mais des citoyens. Donc, est-ce que la période actuelle est plus difficile? Je ne sais pas. J'ai vécu des compressions très pénibles dans les années 1990, sous les libéraux.»

Il ne s'en fait pas non plus avec la «guerre des médias», l'empire Quebecor bravant sans cesse Radio-Canada. En 2007, le vice-président Lafrance reprochait un «comportement de voyou» au président Pierre Karl Péladeau, qui venait de

suspendre les contributions de Vidéotron au Fonds canadien de la télévision. Des poursuites ont suivi. Elles ont été abandonnées le mois dernier. «Cet incident doit être replacé dans son contexte pour le comprendre et on a fini par le régler de toute façon, M. Péladeau et moi. Je ne me suis pas fâché souvent dans ma carrière, en passant.»

Les réformes à la radio semblent avoir été plus difficiles. Dès sa nomination, il a subi des foudres pour avoir transféré la Première Chaîne de la bande AM à la FM, du 690 au 95,1 à Montréal. «J'avais à peu près tout le monde contre moi, mais je sentais que, sans ce changement, on était menacé.»

C'est lui aussi qui a piloté le projet avorté d'une chaîne radio d'information continue avec un partenaire français. C'est lui également qui a décidé la transformation de la Chaîne culturelle en Espace Musique. Et puis, c'est Sylvain Lafrance qui a récemment nommé Patrick Beauduin à la tête des radios, où une nouvelle grande mutation se manifeste déjà...
5 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 25 juin 2011 08 h 19

    L'ère de la vulgarité

    «L'équilibre entre la distinction et le rassemblement», c'est ainsi que s'auto-congratule Monsieur Lafrance et qu'il résume son travail de sape de la qualité radio-canadienne.
    L'information spectacle, la disparition des émissions jeunesse, des informations superficielles lues par la reine du fixatif capillaire, voilà le legs de celui qui n'a jamais tort.
    En tant que citoyen canadien j'ai le droit de protester, mais le détenteur de la Vérité Hertzienne balaie du revers de la main «l'élitiste passéïste» que je suis.
    J'ai n'écoute plus la SRC: non seulement Monsieur Lafrance s'en fout, il doit être content de s'être débarassé d'un auditeur exigeant.

  • Emmanuel Décarie - Abonné 25 juin 2011 09 h 48

    Le "vrai" bilan de Sylvain Lafrance reste encore à faire

    Cher monsieur Baillargeon,

    Je ne comprends pas qu'avec votre sens critique vous puissiez laisser toute sa place à au discours lénifiant de Sylvain Lafrance. Ce type a détruit Radio-Canada comme phare culturel de la société francophone du Québec et du Canada. Le nivellement par le bas n'a cessé d'avoir le haut du pavé, et probablement la meilleure décision qu'il n’ait jamais prise fut de se décider enfin de partir. L'intégration Web de Radio-Canada est loufoque avec des technologies dépassées comme Flash qui ne permettent pas de regarder des extraits vidéo sur le iPad ou le iPhone et les plateformes mobiles en général. L'offre en baladodiffusion frise le ridicule quand on la compare aux autres grands diffuseurs publics comme France-Culture, la BBC, PBS ou NPR. Au lieu d'être à l'avant-pointe de la technologie, Radio-Canada a toujours un train en retard.

    Il reste beaucoup de talent et d'intelligence à Radio-Canada, et on souhaite que ceux-ci émergent enfin et nous offre des contenus qui titillent notre esprit au lieu de cette soupe pseudoculturelle indigeste. Bon débarras! Et ressortez votre plume acerbe pour nous faire le "vrai" bilan des "réalisations" de Sylvain Lafrance au lieu de tomber dans notre unanimisme bien québécois.

  • Jude-Jean - Abonné 25 juin 2011 11 h 15

    Bon débarras !


    Voici qu'au moment de son départ, on célèbre en cœur l'homme qui fut responsable d'un véritable autodafé en fermant la chaîne culturelle de Radio-Canada pour la remplacer par une chaîne de musique continue ; Espace merdique... oh pardon ! Espace musique.

    Tout cela au nom des sacro-saintes cotes d'écoute qui, semble-t-il (il ne le diront pas trop fort), ne sont pas meilleures qu'avant. D'ailleurs, d'après ce que m'a dit, l'émission qui reste la plus écouté serait la seule qui ait gardé l'esprit de l'ancien mandat ; le restant de "peau de chagrin" qu'est l'émission Radio-Concert.

    Au regard de la situation actuelle, tant à la télé qu'à la radio, on est en droit de se demander quel peut bien être la mission des Sociétés d'État dans l'espace médiatique. À quoi ça sert de dépenser l'argent des contribuables si c'est pour offrir la même chose que les chaînes privées, si c'est pour leur faire concurrence sur le même terrain ? Il n'y a plus rien qui le justifie. Et c'est probablement l'argument que nous servirons sous peu les conservateurs pour justifier de prochaines coupes drastiques.

    Et ça, on le doit à des gens comme Sylvain Lafrance.

    Mais malheureusement, je ne crois pas que son départ change grand-chose. Ce genre de politiques de nivelage par le bas fait bien trop l'affaire de certains. Gardons le niveau de culture du peuple où il est. Trop de contact avec l’Art risquerait de corrompre son bel asservissement ! Ne lui offrons que du divertissement. Ça vaudra mieux. Du pain et des jeux !

    Bon débarras tout de même M. Lafrance !

    André Hamel
    compositeur

  • Stéphane Laporte - Abonné 26 juin 2011 13 h 26

    D'accord

    Entièrement d'accord avec les commentaires précédant.

    Juste un point de détail, je crois que les participants de la course autour du monde filmaient en super8, et non pas en vidéo.

  • Clément Fontaine - Inscrit 26 juin 2011 14 h 21

    Le médiocre Sylvain Lafrance

    J'endosse tout ce qui a été écrit précédemment sur cet infatué personnage que personne ne regrettera sans doute à la SRC, surtout depuis sa sortie verbale inconsidérée contre le patron de l'empire Québécor.

    Lafrance a été le principal artisan de la transformation d'un diffuseur public un peu trop élitiste en une copie presque conforme des chaînes privées, tout en continuant de bénéficier largement des fonds publics. Cette grotesque obsession des cotes d'écoute, même pour la radio exempte de publicité, ne profite qu'à quelques animateurs vedettes qui négocient leur contrat en fonction de leur "popularité".