L'entrevue - Le triomphe du journalisme citoyen

Oh Yeon Ho, créateur du plus grand portail d’information sud-coréen: deux millions et demi de pages consultées par jour.<br />
Photo: Antoine Char Oh Yeon Ho, créateur du plus grand portail d’information sud-coréen: deux millions et demi de pages consultées par jour.

Qu'on le décrie ou qu'on l'encense, tout le monde en parle. Le journalisme citoyen a pris son élan avec Internet et toutes les nouvelles technologies. En Corée du Sud, pays le plus branché de la planète, le «journaliste en herbe» a son porte-voix: OhmyNews, référence mondiale de cette autre façon d'informer.

Séoul — À l'aide de «guérilleros de la nouvelle», Oh Yeon Ho a pris d'assaut les médias traditionnels sud-coréens en criant ceci haut et fort: «Chaque citoyen est un reporter!»

C'était il y a 11 ans. Aujourd'hui, OhmyNews est le chef de file mondial du journalisme citoyen. «Oui, on peut s'improviser journaliste. C'est indispensable pour la démocratie directe et participative», déclare le fondateur du portail d'information qui compte un million de visiteurs par jour. Deux millions et demi de pages consultées. «Il faut rendre l'information plus horizontale. Il ne faut plus qu'elle aille de haut en bas», souligne «Mr. Oh» dans sa salle de rédaction située au 18e étage d'un des multiples gratte-ciel de Digital City Media, le centre des nouvelles technologies de Séoul.

Dans le pays le plus branché de la planète, OhmyNews a révolutionné les rapports entre le citoyen et l'information. Dès qu'il sait écrire, chacun des 50 millions d'habitants de la quatrième puissance économique asiatique peut devenir un netizen (citoyen d'Internet). OhmyNews s'en charge.

Tout à côté de la salle de rédaction se trouve un grand espace vide. Deux fois par semaine, il est occupé par des Sud-Coréens prenant des cours d'écriture journalistique.

«Mais, attention, cela ne veut pas dire la fin des journalistes professionnels pour autant. Au contraire, les deux vont de pair», prévient Oh Yeon Ho, qui rappelle que son équipe rédactionnelle rédige quand même 20 % des articles du plus grand portail d'information sud-coréen.

Pour lui, le citoyen ne peut s'improviser journaliste du jour au lendemain. Ce n'est pas sa profession. Mais en aidant le lecteur à s'investir dans l'information, il accomplit son devoir de citoyenneté. Cela est bon pour la démocratie, surtout dans un pays qui était encore une dictature il y a une vingtaine d'années.

À la loupe


Tous les jours sont mis en ligne 200 articles de netizens, scrutés à la loupe par une douzaine des 50 «vrais» journalistes du site, copié aujourd'hui en France (Agoravox) et dans plusieurs autres pays.

Une fois sélectionné, un article (maximum de faits, minimum d'opinions) est débarrassé de ses lourdeurs stylistiques et de ses fautes d'orthographe. Et avant d'être envoyées en ligne, toutes les informations sont vérifiées par des fact checkers. En moyenne, 30 % des articles, écrits par des citoyens et des professionnels de tous les milieux, sont rejetés.

Oh Yeon Ho, ancien journaliste de magazine, insiste sur le devoir de qualité, la véracité des informations et la transparence des sources.

«Nous ne sommes pas un blogue, mais un vrai média alternatif de journalistes citoyens. Mon équipe est simplement là pour rendre l'information plus claire, plus facile à lire», explique-t-il.

Son site porte-t-il indirectement son nom de famille? «Mais non, voyons!», dit-il avec un léger sourire. «J'ai pensé à l'exclamation anglaise "Oh My God"... Vous savez, celle que vous lancez quand vous apprenez une nouvelle surprenante.»

Des scoops et d'autres nouvelles sortant du lot, il y en a parfois, comme l'annonce par un journaliste citoyen du versement de millions de dollars par Hyundai à la Corée du Nord, afin de garantir un sommet historique avec sa «soeur ennemie», la Corée du Sud. C'était en 2000, année où fut lancé OhmyNews.

La question de la réunification des deux Corées est d'ailleurs un des sujets favoris d'Oh Yeon Ho. Il a organisé en 2006 un mini-marathon de 22 kilomètres à Pyongyang, entre 400 Sud et Nord-Coréens. «Non, je n'ai pas rencontré Kim Jung-il. Oui, j'ai terminé le marathon... parmi les derniers!»

Protestant pratiquant, comme 35 % des Sud-Coréens, il prie tous les dimanches pour voir un jour la réunification de la péninsule. «J'ai 47 ans, si ce n'est pas moi, ce seront mon fils et ma fille qui la verront!»

Scoops et bénéfices

Si, de manière générale, malgré une «armée» de 70 000 journalistes citoyens en Corée du Sud et à l'étranger, OhmyNews a très peu de scoops, l'important est d'être une plateforme fiable de lecteurs s'adressant à d'autres lecteurs dans un pays où la presse traditionnelle est plutôt conservatrice et souvent proche du pouvoir. «OhmyNews est aujourd'hui un média crédible et incontournable dans le paysage journalistique sud-coréen», reconnaît d'ailleurs Son Seong-Hua, du Korean Broadcasting System (KBS).

Oh Yeon Ho en est fier. Sa mission n'est pas de gagner de l'argent, même s'il vient de lancer OhmyBook, une maison d'édition qui connaît déjà un franc succès commercial en publiant des livres rédigés par des «citoyens écrivains». Le dernier porte sur le troisième âge, un sujet vendeur en Corée du Sud, comme dans tous les pays où le vieillissement est d'actualité.

Avec un budget annuel de six millions de dollars (60 à 70 % venant de la publicité), OhmyNews a dégagé un petit bénéfice l'an dernier (300 000 $), tout en payant chaque article et vidéo en ligne (entre 10 et 30 $) et en «couplant» parfois des journalistes citoyens à des professionnels de la salle de rédaction... dont certains ont déjà été des amateurs.

Ainsi, lors des Jeux olympiques de Pékin, il y a trois ans, «quatre journalistes en herbe» ont accompagné, tous frais payés, dix «vrais» reporters dans la capitale chinoise. «Cela donne une autre perspective à la nouvelle!», dit le fondateur d'OhmyNews.

Alors, faut-il croire au journalisme citoyen? N'est-ce pas là tout simplement du marketing rédactionnel? La question est «dépassée» pour «Mr. Oh»: «Avec Internet, l'espace médiatique est aujourd'hui à tout le monde. L'essentiel est d'avoir un certain recul sur l'information pour mieux l'expliquer et la mettre en contexte. Les journalistes de ma salle de rédaction sont là pour cela.»

Oh Yeon Ho, un provincial qui rêve de finir ses jours chez lui, à Chulla, en écrivant des romans, aime être en contact avec des jeunes du primaire. Deux fois l'an, il en reçoit au 1605 du grand boulevard de Sangam-dong, l'adresse d'OhmyNews. Il leur parle alors de l'importance d'être bien informé en démocratie et il conclut toujours par son cri du coeur: «Chaque citoyen est un reporter!»
2 commentaires
  • Sanzalure - Inscrit 30 mai 2011 07 h 37

    Logique

    Il me semble que c'est la voie à suivre.

    Serge Grenier

  • France Marcotte - Abonnée 30 mai 2011 14 h 54

    Pas qu'une copie pâle du pareil au même

    À part en disant que "...l'important est d'être une plateforme fiable de lecteurs s'adressant à d'autres lecteurs dans un pays où la presse traditionnelle est plutôt conservatrice et souvent proche du pouvoir", on ne voit pas ici très bien ce que cet apport du citoyen a de particulier, d'autant plus que les exemples de reportages donnés ne sont pas du tout différents des reportages auxquels on s'attend dans un journal traditionnel.
    Alors, le journaliste demande: "N'est-ce pas là tout simplement du marketing rédactionnel?", semant le doute dans la réjouissance.

    Mais au fait que peut apporter de plus, de différent le citoyen-journaliste?
    Un point de vue "de l'intérieur" de sujets qui sont habituellement traités de loin?
    Une sensibilité qui ne soit pas déjà formatée?
    Des sujets qui diffèrent, qui étonnent?

    C'est vrai que ça pourrait devenir "fatiquant" pour certains.