Docteur Strauss et Mister Kahn

De passage à Montréal, le journaliste du Parisien Philippe Martinat en a profité pour s’arrêter hier au Devoir.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir De passage à Montréal, le journaliste du Parisien Philippe Martinat en a profité pour s’arrêter hier au Devoir.

Philippe Martinat, biographe de DSK, pense que la chute du titan politique va aussi ébranler le système médiatico-politique français. Il refuse toutefois les accusations d'omerta lancées contre les journalistes qui auraient su et n'auraient rien dit.

Il faut souvent être deux pour danser, se marier ou se battre en duel. Le président sortant Nicolas Sarkozy et l'ex-directeur général du Fonds monétaire international (FMI) Dominique Strauss-Kahn (DSK) incarnaient deux formidables adversaires potentiels de la prochaine lutte électorale française. Leur lutte sans trêve s'annonçait titanesque.

Le sort, cette providence républicaine, en a décidé autrement en engouffrant instantanément le prétendant au titre. Le même mauvais coup a fait basculer le livre DSK-Sarkozy, le duel (Max Milo éditeur) de Philippe Martinat et Alexandre Kara dans le rayon de la politique-fiction. Leur «biographie comparative» parue il y a un an pour «éclairer d'un jour nouveau l'avenir de la France» devient une uchronie.

«En fait, quand le livre est sorti, peu de gens croyaient au retour de DSK sur la scène politique française», dit le journaliste du Parisien Philippe Martinat. De passage à Montréal pour une courte escapade, il en a profité pour s'arrêter hier au Devoir. «Même à l'Élysée, personne ou presque ne se préparait à son retour. Notre livre a en quelque sorte crédibilisé ce scénario. On a donc eu raison, puisque tous les signes montraient que DSK allait se présenter et qu'il allait battre Sarkozy à plate couture. Mais on n'a pas eu raison jusqu'au bout...»

Ne reste plus qu'à recommencer. Le nouveau livre du duo à paraître à l'automne s'intitulera Docteur Strauss et Mister Kahn. «Avant l'événement, nous voulions accrocher à ce titre une réflexion sur les options politiques de l'homme, de gauche ou de droite, on ne sait plus. Nous allons conserver le titre et refaçonner le livre autour de sa personnalité.»

L'ouvrage racontera les derniers mois du héros, sa chute, la réception de la tragédie par les proches comme les ennemis de DSK et les failles de cet homme, peut-être jusqu'à évoquer une sorte d'acte manqué autodestructeur. «Non pas que ce qui est arrivé et qui reste à démontrer était prévisible. C'était imprévisible, poursuit le biographe. Mais il y a dans tout homme des expériences qui, une fois un événement arrivé, permettent a posteriori non pas d'expliquer, mais de développer une grille de compréhension. C'est quand même intriguant que cet homme, au faîte de sa puissance et qui était annoncé vainqueur contre Sarkozy ait, au tout dernier moment, à quelques heures prêt, tout bousillé et dans le pire des cadres, aux États-Unis, où on ne badine vraiment pas avec ces choses, à juste titre d'ailleurs.»

Un président libertin

Un chapitre de DSK-Sarkozy, le duel intitulé «Les séducteurs» empoignait déjà l'épineuse question du complexe et tortueux rapport aux femmes des duellistes. Comme d'autres ouvrages et des articles l'ont abordé au cours des dernières années. D'où le refus de M. Martinat de l'accusation de silence, voire d'omerta de la classe politico-médiatique sur ce sujet délicat.

«Je peux en parler d'autant plus facilement que j'ai aussi abordé le sujet dans mon avant-dernier livre, Élysée qui vous voudrez, sorti en 2006, avant la présidentielle, qui proposait des scénarios de politique-fiction. J'imaginais différents présidents. Dominique Strauss-Kahn était dépeint en président très libertin qui faisait attendre ses ministres pendant qu'il recevait des jeunes femmes dans son bureau.»

Seulement, le journaliste ajoute que la presse française n'aime pas mélanger vie privée et vie publique, bien qu'elle aussi se soumette à la tendance lourde et généralisée de la pipolisation. «Nous, on parle de ce qui se passe dans la vie privée quand une plainte est déposée, dit M. Martinat. Avec DSK, on avait déjà dans une certaine mesure dépassé cette règle en laissant entendre que c'était un séducteur. La chose est devenue plus patente avec le scandale au FMI, fin 2008, quand on a appris qu'il avait une affaire avec une collaboratrice. Même les humoristes s'en sont emparés. Et puis, c'est une chose de savoir que quelqu'un a une vie sexuelle extrêmement développée, à la limite de "l'addiction", c'en est une autre de l'imaginer se livrant à des violences sexuelles, une affaire qui reste d'ailleurs à démontrer puisqu'elle n'est pas encore jugée aux États-Unis.»

Le reporter politique observe que le débat de mise en cause des médias s'est estompé. N'empêche, quelque chose a déjà changé et les effets de la mutation en cours avec l'affaire DSK devraient se faire sentir longtemps et profondément.

La conséquence la plus évidente concerne la dénonciation du harcèlement. «Sans doute, il y a dans la société française un fond de machisme latin qui forçait le silence des femmes victimes de violences, dit M. Martinat. Un côté bénéfique de cette histoire sera de rendre plus courante la mise au jour de ces faits.»

Un deuxième effet concerne le fonctionnement du système médiatico-politique. «Nous sommes un vieux pays assis sur des traditions politiques assez conservatrices qui pourraient être à leur tour ébranlées par ce qui se passe», résume le reporter affecté à la couverture du très vieux Parti socialiste.

Il raconte finalement qu'un de ses amis travaille régulièrement pour la chaîne de télé franco-allemande, où les collègues de l'autre République européenne s'étonnent de certains compromis de la presse française. Par exemple, que le président puisse choisir lui-même ses interlocuteurs pour les grandes interviews. «Ces pratiques seront peut-être bouleversées, conclut Philippe Martinat, pronostiqueur d'un duel qui n'aura jamais lieu. La presse fait globalement bien son travail, mais il y a de la place pour des ajustements...»
1 commentaire
  • Gaétan Sirois - Abonné 28 mai 2011 13 h 08

    Ignorance journalistique

    Dans l'affaire DSK, on devrait être prudent avant de le condamner, car nous n'avons que l'accusation, il n'a pas pu se défendre. Alors, prudence car la présomption d'innocence existe peu importe le jeu journalistique qui veut vendre de la copie et non pas informer. Pour informer correctement, il aurait fallu attendre les deux parties, or la réponse viendra en juin. De plus, certains éléments de preuve ont été révélés, ce qui ne devrait pas avoir lieu dans la situation actuelle. Respectons les personnes dans ce dossier, les familles de ces derniers.
    De plus, je suis toujours horrifiée de l'IGNORANCE crasse des journalistes de Radio-Canada. Celui qui s'entretenait avec M. Martinat, n'a pas profité de l'occasion pour corriger sa prononciation de DSK, qui est une prononciation à la française et n'a pas à insister sur Strauss et le prononcer comme si c'était le musicien, autrichien ou allemand.
    N'y a-t-il pas à la SRC un conseiller linguistique et un conseiller en éthique ?

    Voilà où en est notre journalisme aujourd'hui, du spectacle à la petite semaine.
    Désolant ! Décourageant !