Bisbilles au sommet dans les médias français

Les couteaux volent bas autour des rédactions en France. Et ça saigne. Pierre Bergé, nouveau copropriétaire du Monde, vient de passer un savon aux journalistes du prestigieux quotidien. En même temps, cette semaine, des administrateurs de la chaîne France 24 ont écrit au président Nicolas Sarkozy pour lui demander de régler la «crise de gouvernance» grave qui affecte la chaîne d’information continue.

La première histoire découle d’un courriel virulent envoyé par Pierre Bergé. L’homme d’affaire, ex-compagnon du styliste Yves Saint Laurent, y affirme regretter d’avoir investi dans la relance du Monde en constatant le récent «traitement» réservé à l’ex-président François Mitterrand.

À l’occasion du 30e anniversaire de l’élection du président socialiste, le 10 mai, Le Monde a publié quatre pages spéciales, dont un point de vue critique du professeur François Cusset qui a déclenché la colère de M. Bergé. L’ère Mitterrand est décrite par l’historien comme celle de l’abandon des classes populaires, du triomphe des experts, des «baronnies locales» et des «surenchères publicitaires».

Dès le lendemain, M. Bergé s’indignait auprès du directeur du quotidien en lui écrivant: «Je regrette de m’être embarqué dans cette aventure. Payer sans avoir de pouvoirs est une drôle de formule à laquelle j’aurais dû réfléchir.» L’ancien roi de la mode qualifiait aussi d’«immonde» le traitement réservé à son ancien ami François Mitterrand et l’assimilait à «un brûlot d’extrême droite». Avec deux autres financiers, il a investi l’an dernier plusieurs dizaines de millions pour sauver le quotidien au bord de la faillite.

Le courriel, distribué en copies conformes à d’autres responsables du journal, a été dévoilé avant-hier. Des spéculations ont immédiatement suivie au sujet de l’indépendance rédactionnelle, mais aussi de l’avenir du journal en cas de retrait du partenaire financier.

Gilles Van Kote, président de la Société des rédacteurs du Monde, a répondu hier soir que «les pouvoirs de M. Bergé s’arrêtaient aux contenus éditoriaux» . Il a ajouté: «C’est un lecteur énervé qui nous écrit. [...] Cette réaction est tellement exagérée qu’elle perd sa force.... Si  la rédaction du Monde se comportait comme un bloc idéologique, nous le saurions.»

Pierre Bergé a également rectifié le tir en faisant savoir il y a quelques heures à la direction du Monde que ses propos ne remettent «absolument pas en cause» son engagement d’accompagner durablement le journal. Il semble au contraire «plus que probable», selon le site ÉlectronLibre qui a dévoilé toute l’affaire, que l’ancien directeur du groupe Saint Laurent «ne suivra pas les augmentations de capital que les actionnaires du Monde seront contraints de lancer».

Pendant ce temps chez France 24

L’autre histoire affecte depuis des mois la chaîne d’info continue France 24, qui se veut la CNN française. La guerre d’usure des chefs du média s’articule autour d’une présumée affaire d’espionnage de cadres et d’employés par la directrice générale Christine Ockrent. Les passions se déchaînent de tous bords, dans la salle de rédaction comme au sommet, du côté de la présidence et du conseil d’administration. «Nous savons que si quelqu’un doit “trancher le nœud gordien”, ce ne peut être que vous», ont écrit le 4 mai, au président, trois administrateurs du média. Le courriel SOS a aussi été divulgué cette semaine.

La démarche exceptionnelle rappelle que la directrice générale Christine Ockrent, elle-même ancienne journaliste vedette, a été désavouée en décembre par une motion de défiance adoptée par 85% du personnel. Le numéro un de la chaîne, le pdg Alain de Pouzillac veut aussi sa tête.

Mme Ockrent a répliqué en déposant une plainte pour harcèlement moral. Surnommée «la reine Christine», elle est la compagne de Bernard Kouchner, l'ex-ministre des Affaires étrangères, ancien secrétaire d’État sous François Mitterand, comme quoi tout finit par se lier.

Pour ne rien arranger, des salariés de la télé en veulent aussi au pdg en raison de ses plans de restructuration des Services audiovisuels extérieur de la France, un organisme qui coiffe RFI, France 24 et une partie de TV5 Monde. Une partie des salariés de RFI a voté hier une nouvelle opposition aux projets de déménagement et de fusion avec France 24 piloté par M. de Pouzillac. Sur 360 votants, 348 se sont prononcés contre le projet. L’entreprise emploie plus de 1000 personnes.

Tous ces dossiers ont des ramifications politiques. La fusion RFI-France 24 semble souhaitée par le président de la France. Le maintien de Mme Ockrent à son poste demeure soutenu par le ministre de la Culture Frédéric Mitterrand. L’opposition, elle, rechigne au contrôle accru, par l’exécutif, de l’audiovisuel extérieur. Elle souffle donc constamment le chaud et le froid sur le bourbier enflammé.


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