Pinocchio n'a qu'à bien se tenir!

Photo: source politifact.com

Alors que la machine électorale canadienne s'emballe, voici un excellent exemple à suivre, le site américain PolitiFact.com. Cette belle machine en ligne ne fait finalement qu'une chose: démêler le vrai du faux dans les citations des personnalités publiques.

Le commentateur con-servateur Lawrence O'Donnell, qui anime The Last Word sur le réseau MSNBC, a déclaré la semaine dernière que les plans d'évacuation en cas de danger nucléaire aux États-Unis paraissaient bien irréalistes puisque la plupart des Américains habitent à moins de 80 km d'une centrale. Vérification faite, il a malheureusement tout à fait raison.

Le mois dernier, le président Obama a déclaré en conférence de presse que son dernier budget n'augmenterait pas la dette nationale au cours des prochaines années. Après de longues et fines analyses, impliquant des projections en dollars constants, cette déclaration a été déclarée fausse par le site PolitiFact.com.

Le principe de cet excellent média en ligne, probablement le meilleur du monde dans son créneau, demeure on ne peut plus simple. Il s'agit de soumettre une déclaration publique sur un sujet socio-politique à l'épreuve obstinée du réel. Toutes les personnalités fournissent la matière. Les politiciens s'y retrouvent logiquement en surnombre. Les commentateurs professionnels et les animateurs des médias aussi. Même les stars du show-business quand elles s'engagent pour une cause.

«Nous considérons ce que nous faisons comme de la vérification de faits [fact checking], mais dans un nouvel environnement médiatique, explique au Devoir Bill Adair, rédacteur en chef de PolitiFact. Les journaux font de la vérification depuis longtemps. Nous avons transféré sur le Web ce journalisme lié à l'obligation de rendre des comptes. Cette mécanique permet de disséminer notre travail et en facilite la consultation de plusieurs façons. Le public peut par exemple examiner le bilan d'un politicien ou d'un commentateur. [...] Je crois que c'est un formidable service public de permettre aux citoyens de savoir et de pouvoir juger ce que disent leurs représentants.»

Le feu du mensonge


Les règles bien définies et codifiées sur le site politifact.com obligent les vérificateurs à se concentrer sur des déclarations publiques et d'intérêt public, qui peuvent évidemment faire l'objet d'une vérification objective. En clair, la révision ne porte pas sur des opinions.

Le Truth-O-Meter® synthétise l'examen analytique toujours très développé. L'aiguille du cadran peut s'arrêter sur six positions de nuances de jeux avec la vérité (vrai, en gros à moitié, à peine, faux et finalement ridiculement faux), avec des couleurs appropriées allant du vert au rouge en passant par le jaune et l'orange.

Au total, 289 déclarations du président Obama ont déjà subi le tamis. Son tableau d'honneur distingue 72 propositions «true», 62 «mostly true», 67 «half true», 38 «barely true» et 47 fausses.

Le pire mensonge met le «feu au pantalon», en empruntant à l'expression enfantine «liar, liar, pants on fire». Le président n'a fait le pyromane que trois fois. L'animateur populiste et conservateur Glenn Beck a par contre allumé 5 de ses 23 déclarations, par exemple avec celle voulant que la première dame Michelle Obama ait 43 personnes à son service alors que Nancy Reagan n'en aurait employé que 3. Cette attaque mensongère est qualifiée de «désinformation outrageante».

La froideur de l'objectivité

Le site décline sa mécanique nationale en huit versions liées à autant d'États. Le Wisconsin a particulièrement surchauffé au cours des derniers mois à cause des attaques répétées du gouverneur contre sa fonction publique.

PolitiFact propose aussi des évaluations de promesses électorales avec l'Obameter et le GOP Pledge-O-Meter qui suivent à la trace le sort des engagements du président et des républicains élus. L'administration Obama a fait plus de 500 promesses, dont 134 sont déjà honorées, 41 semblent compromises, 40 sont brisées, 70 en veilleuse et 219 sur la table. Jusqu'à maintenant, sur 57 engagements républicains recensés, 2 ont été remplis et 45 attendent une vérification.

Évidemment, il faut réaliser un travail exemplaire et occuper une position d'une neutralité irréprochable pour oser faire ainsi la leçon. PolitiFact peut d'autant plus y prétendre qu'il appartient au St. Petersburg Times, lui-même lié au célèbre Poynter Institute de Floride, un organisme sans but lucratif spécialisé dans la formation de journalistes et l'éducation aux médias.

«Nous sommes indépendants et il n'y a aucune inclinaison politique dans notre travail. Nous pratiquons un journalisme objectif et nous recevons des critiques des deux côtés politiques parce que nous avons rendu malheureux des libéraux comme des conservateurs», affirme M. Adair, qui est aussi le chef du bureau de Washington du St. Petersburg Times. «C'est aussi une façon intéressante de chercher à rentabiliser le travail journalistique. Les revenus augmentent, et le site pourrait devenir un succès commercial, ce qui est déjà exceptionnel dans le contexte où le journalisme en ligne cherche encore à générer des profits.»

Trois journalistes travaillent comme politicofacteurs. Il faut normalement une journée de travail pour passer une déclaration au crible.

Le site a reçu un prestigieux prix Pulitzer en 2009. Il y en a d'autres tout aussi appréciables aux États-Unis, dont FactCheck.org, un site non partisan lié à l'Université de la Pennsylvanie. Le site Fact Checker du Washington Post a été relancé en janvier après trois ans de silence.

De toute façon, le système politique continue de souffrir du syndrome de Pinocchio. «Notre objectif, c'est d'informer la vie démocratique, dit alors le rédacteur en chef. Nous ne croyons pas pouvoir empêcher les politiciens de mentir. D'ailleurs, tant qu'ils vont mentir, nous serons en affaires...»
5 commentaires
  • Ginette Bertrand - Inscrite 28 mars 2011 04 h 46

    Il y a mentir et mentir

    Des outils aussi pointus peuvent sans aucun doute enrichir la vie démocratique. Néanmoins, l'impression que me laisse cet est qu'il faudra désormais des surhommes (et des surfemmes) programmés pour performer non plus au quart, mais au millionième de tour. Le fait qu'on ne se cache pas non plus pour dire que tout ça a un but hautement lucratif me laisse perplexe.

  • Fabien Nadeau - Abonné 28 mars 2011 06 h 18

    Ça nous prend ça!

    Après la boussole électorale de Radio-Canada, ça nous prend un site "L'épreuve des faits" au Canada. Qui s'y lance?

  • Sanzalure - Inscrit 28 mars 2011 10 h 46

    On n'en veut plus des politiciens dinosaures

    Il y a plein de vieux qui n'arrivent pas à suivre la cadence mais qui s'accrochent au pouvoir ou à leur job et empêchent les jeunes qui seraient capables d'aller mille fois plus vite de prendre leur place dans la vie.

    Il faut que ça change et il faut que ça change vite. Alors si vous n'êtes pas capables de suivre, enlevez-vous du chemin.

    Serge Grenier

  • Claude Boucher - Abonné 28 mars 2011 14 h 40

    Lawrence O'Donnell, un conservateur?

    M. Baillargeon se trompe lorsqu'il qualifie O'Donnell de conservateur, lui qui a longtemps travaillé avec le sénateur Patrick Moynihan (D-NY). Pour l'avoir suivi à plusieurs reprises lorsqu'il remplaçait Olbermann à Countdown, O'Donnell est un "libéral" dans le sens américain du terme.

    http://en.wikipedia.org/wiki/Lawrence_O'Donnell

  • Simon Côté - Abonné 28 mars 2011 14 h 49

    Tout à fait faux!

    Je suis en profond désaccord avec l'idée générale de cet article, aussi partagée par les commentateurs, selon laquelle PolitiFact.com constitue un avancement de la démocratie. Il ne fait que contribuer au cynisme des citoyens envers la politique.

    Si les politiciens ne peuvent tenir leur promesses, ce n'est pas pas toujours à cause de leur mauvaise foi. La plupart du temps, les conditions ont changer et ils ne sont plus en mesures de tenir leurs promesses.

    D'ailleurs, ce ne sont pas celle-ci qui sont les ennemis de la démocratie, mais le cynisme de la population, qui fait que les gens ne veulent plus voter.

    Nous pourrons parler d'avancement de la démocratie lorsque nous aurons vaincu ce cynisme, pas avant.