Polaroïd du mutant

L'écran avance et le papier recule. Pour la première fois en 2010, plus d'Américains ont tiré leur information en ligne que du bon vieux journal imprimé. De quoi encourager ici Gesca à poursuivre son plan iPad pour saborder La Presse et ne conserver que Cyberpresse.

Voilà un autre signe que le monde de l'information bascule. Davantage d'Américains préfèrent maintenant s'informer en ligne que sur papier, selon une enquête du Pew Project, un think tank basé à Washington.

En décembre dernier, 41 % de la population américaine citait Internet comme principale source de nouvelles nationales et internationales, par rapport à 40 % pour le journal. Dans le groupe d'âge de 18 à 29 ans, la proportion des internautes de l'information passe à 65 % pour 21 % de consommateurs du papier.

Bref, si le journal télévisé demeure encore dominant avec autour de 60 % de fidèles dans la population, l'écran d'ordinateur bat maintenant le papier et la radio comme source d'information. Évidemment, de très bons et même parmi les meilleurs sites appartiennent aux bons vieux médias. Néanmoins, ceci tuera peut-être cela. Comme le téléjournal local a fait disparaître le journal de fin d'après-midi en Amérique (et au Québec) dans les années 1960-1970.

Une année charnière

C'est la première fois que le mode de diffusion virtuel de la nouvelle prend la position de tête dans une enquête du Pew Project for Excellence in Journalism. Ce basculement se trouve au centre de la dernière enquête sur l'état de l'information (State of the News 2011) diffusée hier par journalism.org.

«C'est une année charnière», a résumé Tom Rosenstiel, directeur du Pew Research Center. Son équipe s'attend aussi à ce que, pour la première fois, les budgets publicitaires en ligne surpassent ceux de l'édition en 2010. Cette autre tendance lourde devrait être documentée dans une prochaine étude.

Chose certaine, les revenus publicitaires des journaux sur papier ont chuté de 46 % sur quatre ans et de 6,4 % l'an dernier pour se fixer à 22,7 milliards de dollars environ, avec 3 milliards de plus provenant des sites Internet des journaux. Le taux de profit de ces vieilles entreprises oscille maintenant autour de 5 %. Il était de 20 % il y a deux décennies. «Les journaux ne meurent pas, mais ils ne sont plus profitables», résume le rapport.

Les effectifs ont suivi cette courbe descendante. Les salles de rédaction ont comprimé de 30 % leur personnel au cours de la dernière décennie.

Certains magazines se portent encore plus mal que les journaux. Newsweek a été vendu 1 $ (plus une énorme dette) l'an dernier. La nouvelle mouture de la vieille publication (y compris en ligne) doit apparaître dans quelques semaines. Les chaînes câblées souffrent aussi beaucoup. À elle seule, CNN, la mère des réseaux d'information continue, a perdu un auditeur sur trois (37 %) l'an dernier.

Le projet iPad

Plus étonnant encore, 47 % des Américains disent consulter quotidiennement des sites d'informations locales à partir de leur téléphone ou d'une tablette électronique. Un Américain sur quinze (7 %) possède un iPad ou l'équivalent. Leur nombre a doublé en moins de trois mois.

Cette fine et imparable documentation de la grande mutation éclaire avantageusement la décision du quotidien La Presse d'abandonner le papier d'ici deux à trois ans au profit de la seule diffusion par Internet de sa production journalistique. D'ailleurs, rappelle le rapport du Pew Research Center, 2010 aura moins été l'année du passage au Web payant que celle de la préparation de la grande révolution combinant l'abandon du papier déficitaire et l'espoir de retrouver la rentabilité en ligne.

L'étude donne encore plus de munitions à la mutation en rappelant que le Web a une bonne quinzaine d'années et que le secteur des journaux doit maintenant accélérer la cadence pour s'adapter à ce nouveau paradigme. Le transfert de propriété de certains grands quotidiens américains (7 des 25 plus importants appartiennent maintenant à des fonds d'investissement de type hedge funds) qui devraient forcer la sortie du papier dans l'espoir d'augmenter le rendement, selon les spécialistes cités par le Pew.

L'évolution se manifeste aussi en ligne. Le conglomérat AOL a payé 350 millions pour le Huffington Post, un des trois ou quatre sites d'information et d'analyse en ligne les plus populaires. Le nouveau média, fondé en 2005 par Arianna Huffington, est principalement alimenté par des centaines de blogueurs et de reporters travaillant gratuitement, pour la cause. Une grève des contributeurs s'organise. Seulement, comme l'a résumé ironiquement l'un d'entre eux: comment démissionne-t-on d'un travail pour lequel on n'est pas payé?

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