Médias - Le protocole compassionnel

Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de Relations
Photo: Source Relations Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de Relations

Soyons sérieux. Oublions la clique du Plateau et les accusations de collusion gauchiste à Radio-Canada. Une fois la production médiatique québécoise bien tamisée, il reste quoi comme pépite bien critique? En tout cas, il reste Relations, qui tient le fort contestataire à sa manière étrange, pour ainsi dire socialo-catho. Et ça dure depuis 70 ans maintenant.

«Relations est une revue de gauche, qui jette un regard critique sur les grands enjeux de société en s'attardant à des questions substantielles mais délaissées par les médias de masse», explique Jean-Claude Ravet, rédacteur en chef de la publication. «Cette revue a un sentiment de responsabilité à l'égard du monde et elle se bat pour une société plus juste. Elle défend aussi un point de vue critique sur le religieux, sur l'Église, là encore en tentant de ramener un projet de solidarité. La revue ne fait pas l'éloge de l'Église sans rappeler ses grands défis et ses grandes contradictions.»

M. Ravet dirige la publication depuis novembre 2005. Il a commencé à y travailler au début de la dernière décennie, alors que la revue se refaisait sur les plans du fond et de la forme, alors que lui-même terminait une thèse de doctorat (ça se fait).

«Je revenais d'Amérique latine, après avoir travaillé pendant cinq ans au Chili dans les communautés de base, dans les milieux défavorisés, poursuit-il. J'ai étudié la sociologie pour construire théoriquement ce que j'avais vécu sur le terrain. Le travail en revue, c'était le fruit naturel de ces expériences, une autre façon de lier la compréhension et la transformation du monde. Ce projet éditorial est porteur de tout ce qui m'habite, la vision d'une société plus juste, d'un monde moins traversé par une logique instrumentale, technocratique, plus animé par la solidarité humaine et l'entraide.»

La quête du sens

Pour bien mesurer l'importance historique de cette publication et sa fidélité à ces principes, il faut lire le texte du collègue Louis Cornellier dans le cahier Livres d'aujourd'hui. Le successeur résume sa propre lecture de cette tradition relationnelle. «Les fondateurs de la revue étaient habités par ce sentiment d'engagement social, dit-il. Le regard porté ne nourrit pas le statu quo: il le bouleverse, il mord dans l'actualité. Au début, la dimension jésuite, plus religieuse, dominait. Aujourd'hui, par la force des choses, le regard devient plus social, près des mouvements communautaires tout en intégrant cette dimension religieuse.»

La rédaction compte quatre employés. Le financement vient en partie de la Compagnie de Jésus, en partie des abonnements. Relations est tirée à environ 4000 exemplaires et reste fidèle au papier, notamment pour continuer à bien reproduire les oeuvres d'un artiste invité par numéro.

Dans le dernier, cette optique se traduit par le choix de «l'indignation» comme thème du dossier central. Différents acteurs, artistes et intellectuels le traitent, dont le cinéaste Bernard Émond, qui a aussi signé une chronique toute l'année dernière, un créneau socioculturel occupé maintenant par la femme de théâtre Brigitte Haentjens. Wajdi Mouawad l'avait inauguré il y a dix ans et il sera de retour en septembre.

La quête du sens taraude cette publication comme les films de M. Émond. Les plus cyniques observeront que les anciens marxistes (ou marxologues, peu importe) adorent ainsi le souvenir nostalgique de l'opium du peuple qu'ils abhorraient tant autrefois.

«Nous sommes habités par un enracinement dans le monde pour faire des questions de justice et de sens des questions fondamentales, poursuit alors le directeur. Nous sommes une revue à la fois d'inspiration chrétienne mais dont la bonne partie des auteurs ne sont pas nécessairement croyants. Nous tentons en fait d'unir croyants, agnostiques et athées dans le même projet d'une société juste et solidaire.»

Il y a bien des libertaires de droite, alors pourquoi pas des chrétiens de gauche et des athées catholiques? «Pour nous, c'est une forme d'engagement, conclut Jean-Claude Ravet. On est là parce que nous sommes habités par une conviction. Il nous semble important et vital de jeter un regard critique sur notre société pour sortir du train-train du discours ambiant. Nous n'acquiesçons pas à une certaine fatalité. Nous entrons dans une responsabilité à l'égard du monde, en tissant des liens avec des gens qui sortent d'un certain conformisme.»