Révolution numérique à La Presse

La direction du navire amiral de Gesca propose d'abandonner l'impression graduellement, au profit d'une version dématérialisée. La clé de ce «plan iPad»: la tablette numérique de lecture, qui serait fournie gratuitement avec un abonnement.


La grande mutation passera par la dématérialisation rapide du journal, idéalement d'ici 2013. Les plans développés depuis des mois par la direction prévoient l'abandon progressif de l'édition imprimée et le recours massif à la diffusion numérique. La Presse sera le premier grand quotidien au monde à négocier aussi radicalement ce virage vers un journal sans papier.

Selon les informations obtenues par Le Devoir, tout le système repose sur les tablettes électroniques, d'où le surnom de «plan iPad» donné par certains au projet. Le journal et son partenaire des télécommunications fourniraient gratuitement l'ardoise d'Apple (ou l'équivalent) et un logiciel applicatif (un «app») en échange d'un abonnement de trois ans à son édition électronique.

En gros, le modèle d'affaires reproduit donc celui qui est en vigueur dans la téléphonie. Là, une compagnie fournit plus ou moins gratuitement un téléphone moyennant un abonnement de service. Les pourparlers seraient commencés entre La Presse et Bell Canada (BCE) pour la mise en oeuvre du plan iPad.

Tous les journaux cherchent le nouveau modèle d'affaires miracle, et La Presse croit l'avoir trouvé.

La haute direction a commencé à rencontrer les cadres, les chefs syndicaux et les employés au cours des dernières semaines pour leur expliquer la grande transformation. De nouvelles rencontres sont prévues au cours des prochaines semaines.

Guy Crevier dirige les assemblées. M. Crevier est éditeur de La Presse et président de Gesca, la filiale de Power Corporation, propriétaire du journal et de six autres quotidiens québécois. Devant certains groupes, l'éditeur a étendu l'horizon de la mutation à trois, voire cinq ans. Plus de sept millions de dollars auraient déjà été injectés dans la préparation de cette révolution.

Une chose semble sûre: l'abandon du papier ne se fera pas d'un coup. Plusieurs sources parlent cependant d'une réduction radicale et rapide passant d'environ 200 000 exemplaires actuellement, les jours de semaine, à 75 000 exemplaires quotidiens.

Conditions de travail à renégocier

Ces transformations radicales auront évidemment de profonds impacts sur les conditions de travail à renégocier avec tous les employés. Le journalisme ne sera plus le même. Le modèle du site Internet l'emportera, avec une production rapide, si possible multimédia, et une diffusion instantanée.

Les emplois de distribution semblent le plus immédiatement menacés. «On sera les plus touchés, c'est évident», dit Gilles Duguay, président du Syndicat de la distribution de La Presse. Il est en vacances et participera à une rencontre sur le plan de refonte, à la fin du mois. «Je reste convaincu que le papier va demeurer, mais il va diminuer, c'est évident. On va peut-être tomber à 75 000 exemplaires. Mais on va devoir attendre encore pour comprendre les impacts concrets du projet.»

Son collègue Yves Berthelot demeure prudent et optimiste. «On a deux ou trois ans devant nous avant la mise en application du plan», dit le président du Syndicat de la préparation de La Presse. «Les propositions vont probablement affecter le travail, mais notre employeur a fait preuve de respectabilité au cours des dernières années. On peut penser qu'il démontrera le même respect en cas de mises à pied.»

La direction du journal n'a pas souhaité discuter le détail de son plan. «Comme de nombreux quotidiens à travers le monde, La Presse désire exploiter les possibilités qu'offrent les nouvelles plateformes numériques pour diffuser ses contenus, a écrit au Devoir Caroline Jamet, vice-présidente, communications de La Presse. Au cours de la dernière année, nous avons d'ailleurs mis en place une équipe exclusivement dédiée au développement de notre projet de virage numérique. C'est un projet important pour l'avenir de l'entreprise, qui comporte de nombreuses étapes, tant techniques qu'opérationnelles. À ce stade-ci, nous ne sommes pas assez avancés pour déterminer quand ce virage pourra être complété. Quoi qu'il en soit, nous avons un contrat d'impression de plusieurs dizaines de millions de dollars avec Transcontinental, qui vient à terme en 2018.»

Le contrat d'impression signé en 2003 a nécessité la construction d'une usine dans l'est de l'île de Montréal. L'entente de 15 ans est évaluée à environ 60 millions de dollars par année. L'impression et la distribution totalisent généralement plus de la moitié des frais d'exploitation d'un journal. Ces frais incompressibles disparaîtraient avec le plan iPad.
6 commentaires
  • De St-Éloi - Inscrit 11 mars 2011 05 h 32

    Suggestion à La Presse

    La Presse pourrait offrir un abonnement à géométrie variable, par exemple un abonnement sans les éditoriaux et certains columnistes - par exemple Alain Dubuc et Lysianne Gagnon, qui serait on l'espère moins dispendieux. Elle regagnerait ainsi de nombreux lecteurs, voir même des abonnés. Ce serait une véritable révolution!

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 11 mars 2011 13 h 19

    Dans le champ céleste...

    Moi je voudrais bien, ça fait depuis 1994 que j'écris là-dessus et j'ai prêché par l'exemple, à l'époque des pionniers du Web, dans l'édition littéraire. Seulement voilà, veilleur technologique très aguerri dans le domaine, je suggère à La Presse de ralentir ce genre de transition, de prendre tout son temps. Le timing n'est pas encore assez bon pour prendre un virage au tout numérique aussi drastique. Et pour cause: ils se tromperaient complètement de plate-forme avec les iPad. Cette révolution du support tout numérique n'aura lieu qu'avec l'avènement du papiel couleur souple haute résolution. Nous n'en sommes pas si loin, mais il ne s'agit encore que de prototypes. La vitrine a beau être alléchante, la chose numérique de l'édition reste encore prématurée. C'est bien désolant, mais c'est la pure et simple réalité pour un temps encore indéfini. Croyez bien que, lorsque les conditions gagnante pour un nouveau modèle d'affaires sur le plan techo-culturel seront enfin réunies pour de bon et pour de vrai, cela se saura de toute évidence. Le moment sera alors propice pour La Presse de bouger, mais pas avant. Quand bien même elle s'imaginait assez forte, en pesant de tout son poids médiatique, pour accélérer le mouvement de conversion, elle va s'apercevoir assez vite que le iPad ne fera jamais l'affaire, même fourni gratuitement en échange d'un abonnement de trois ans. Si vous ne me croyez pas, eh bien tant pis pour vous, vous n'aviez qu'à engager, quand je vous l'ai offert, un édimestre vraiment visionnaire pour vous conseiller.

  • Anne-Marie Berthiaume - Abonné 11 mars 2011 16 h 17

    Le papiel sera LE support des journaux, bientôt...

    Je suis d'accord avec Pierre François Gagnon : pour nombre de lecteurs assidus, et particulièrement ceux de la génération qui ne se sont jamais convertis à l'informatique (ça existe), le virage numérique dès maintenant vers une tablette serait une grave erreur.
    Le papiel sera le medium d'avenir par excellence et, à voir la vitesse à laquelle les tablettes se répandent sur le marché, il ne faudra pas attendre longtemps avant de voir les supports souples arriver, pour la lecture des revues et journaux, mais aussi pour l'étiquettage, l'affichage, la signalisation... Une autre révolution des supports est à nos portes !

  • Marcelo Wanderley - Abonné 11 mars 2011 22 h 26

    Virage numérique

    La phrase "La Presse sera le premier grand quotidien au monde à négocier aussi radicalement ce virage vers un journal sans papier" me paraît erronée. Le "Jornal do Brasil" (JB - http://www.jb.com.br/), quotidien fondé en 1891 à Rio de Janeiro et un des plus importants au Brésil, a par exemple passé au tout numérique le 31 août 2010.

  • Socrate - Inscrit 11 mars 2011 23 h 49

    i-pads

    Faudra-t-il changer de iPads à tous les six mois?