Médias - Hyperlocal et mégalomondial

L'équipe de RueMasson.com: Lisa Marie Noël, Éric Noël, Cécile Gladel, David Bruneau et Stéphanie Lalut. <br />
Photo: Alexandre Albert L'équipe de RueMasson.com: Lisa Marie Noël, Éric Noël, Cécile Gladel, David Bruneau et Stéphanie Lalut.

Si près, si loin. La production culturelle ou médiatique n'oscille pas qu'entre le banal et le médiocre: elle balance parfois entre la proximité et la distance, le service à la communauté et l'exportation profitable.

En voici deux exemples tirés de l'actualité. Le média dématérialisé RueMasson.com fait dans la couverture riveraine. L'émission lol :-), elle, propose des capsules humoristiques tournées par une équipe de Québec et déjà vendues dans une quarantaine de pays.

Reprenons. Le site RueMasson.com produit et diffuse de l'information sur et pour le Vieux-Rosemont, un quartier de Montréal. Le média atypique, hyperlocal et franchement très bien fait fête son premier anniversaire ces jours-ci.

«On habitait tous le quartier, on discutait souvent de notre quartier avec une certaine frustration de ne pas tout savoir très vite, l'ouverture d'un nouveau commerce intéressant par exemple», note Stéphanie Lalut, du quintette fondateur avec Cécile Gladel, David Bruneau, Éric et Lisa Marie Noël. «On lisait peu le journal de quartier parce qu'on refuse les circulaires, et les grands médias ne nous desservent pas. L'idée du site est donc née de ce simple constat.»

Cécile Gladel enchaîne avec des exemples. «Nous avons été les premiers à parler de la proposition piétonnisation de la rue. Nous couvrons le conseil d'arrondissement. Les faits divers sont aussi très populaires. Récemment, il y a eu un délit de fuite devant chez nous. Notre couverture a aussi indiqué ce qu'il faut faire quand on est témoin d'un incident semblable. Honnêtement, au départ, on pensait manquer de sujets: au contraire, le local semble inépuisable.»

Maintenant, les internautes visionnent 30 000 pages massoniennes mensuellement. Le site rassemble déjà 300 articles et plus de 2000 commentaires.

Neuf collaborateurs fournissent du matériel, y compris les fondateurs. Tous travaillent bénévolement, même si la publicité apparue depuis quelques mois permet de couvrir certains frais et d'espérer payer les piges dans un avenir assez rapproché. Surtout, les cofondatrices interviewées insistent pour souligner la nature professionnelle et éthique de leur boulot.

«Notre démarche demeure strictement journalistique, dit Mme Lalut. Parfois, RueMasson est même le seul média avec le journal de quartier ou CIBL à couvrir un événement, y compris les séances du conseil d'arrondissement. C'est inquiétant, il me semble.»

Mme Gladel en rajoute encore. «Nous sommes des résidants du quartier, mais d'abord des journalistes professionnels. Il y a une étanchéité entre la rédaction et la publicité. Chacun son rôle.»

Celui-là s'avère très exigeant et il y a finalement peu d'exemples de médias de rue ailleurs dans le monde. Le sympathique labo médiatique montréalais n'identifie que trois «amis hyperlocaux» sur son site: BushwickBK de New York et deux productions parisiennes liées à des arrondissements populaires (Dixhuitinfo et Dixneufinfo). «Ils nous ont donné des conseils. On n'avait pas de modèle quand on est partis. Moi, j'avais un blogue, mais RueMasson.com n'est pas un blogue.»

Nouvelle émission


Les sources d'inspiration de l'émission lol :-) ne manquent pas, entre le cinéma muet et une certaine tradition d'humour à la britannique. Ce registre comique joue du ridicule, de l'absurde et de l'insolite tandis que le trait d'esprit français préfère généralement l'ironie et la finesse culturelle, parfois jusqu'à la malveillance.

Ce qui donne par exemple ceci. Deux GIs avancent dans la jungle. Soudain, pan: un coup de feu. Un des boys tombe, à l'agonie. L'autre lui pleure dessus. Et puis le mort se relève et rigole alors qu'un troisième soldat complice sort des bois en se tordant les boyaux lui aussi. La victime de la blague se fâche et tire sur le faux tireur. Reblague: lui aussi était complice. Et puis rechute: le trio est descendu par des ennemis qui se terraient dans les bois.

Tout ça avec d'assez insupportables ricanements en boîte pour souligner à gros traits les éléments déjà appuyés. Cette production fournit la ceinture et les bretelles, le drôle pour faire rire et le rire pour faire drôle; enfin, c'est l'objectif.

«Notre approche humoristique repose sur une évolution dramatique avec un punch cave», explique Pierre Paquin, coréalisateur et coauteur de la série lol:-), sur laquelle TVA mise beaucoup pour commencer sa reconquête écrasante des dimanches soir. La soirée inaugurale de ce week-end enchaîne avec le retour du Banquier et le début du Défi des champions.

La maison QuébéComm produit l'émission à sketches baptisée de l'abréviation utilisée en clavardant pour souligner un rire franc (laughing out loud). Les scènes de la production formatée pour le monde sont tournées dans les décors naturels, au Mexique, au Maroc ou dans l'Utah.

«Nous mettons en scène des univers éclatés et il nous fallait "puncher" dans des lieux précis, explique encore M. Paquin. Le numérique permet des choses, bien sûr, mais ce n'est jamais comme être là pour vrai. On a tourné où le film The English Patient a été tourné. On a tourné où John Wayne jouait dans ses westerns. Les décors naturels donnent de la crédibilité aux images.»

Les capsules durent quelques secondes, une minute tout au plus. Une demi-heure de diffusion en compte jusqu'à trente et la première série complète de 39 épisodes totalisera environ 900 blocs modulables.

La production a déjà trouvé preneur dans 37 pays. Certaines chaînes diffusent les sketches à la pièce. D'autres, comme TVA, proposent des rendez-vous d'un épisode complet. L'absence de paroles explique sûrement une partie du succès planétaire. Il n'y a pas de barrière de langue dans lol :-), comme la série britannique Mr. Been, mondialement populaire, était également tournée sans dialogues ou presque.

Les gags très visuels et bédéesques favorisent aussi l'exportation. On pourrait oser parler du plus petit dénominateur commun de l'humanité, de ce propre de l'homme qui fait qu'immanquablement le Papou et le Polonais rient en voyant un gus glisser sur une peau de banane. «Le plaisir de l'un, c'est de voir l'autre se casser le cou», dit la chanson.

La production mise finalement sur des espèces d'universaux de la culture mondialisée. Des clichés à l'échelle planétaire, gros comme une enseigne de McDo, que des archétypes à la pelle (le cow-boy, le mafioso, la nunuche...) capables de faire rire ou sourire dans la rue Masson comme ailleurs dans le monde.