Médias - Le «capoté» de La Malbaie

Le clan Malenfant<br />
Photo: Photo Michel Tremblay Le clan Malenfant

Malenfant trace un portrait somme toute flatteur du grand pourfendeur des syndicats des années 1970-1980. S'agit-il de la première minisérie adéquiste de l'histoire de la télévision québécoise?

La vie des entrepreneurs québécois a fourni à la télé peu de matière à feuilletons biodramatiques. Il y a eu (en 1991) Bombardier, sur Joseph-Armand Bombardier, inventeur de la motoneige. En étirant un peu le concept de l'homme d'affaires, on pourrait remonter jusqu'à Alphonse Desjardins en 1990.

Mais à part ça? La figure de l'industriel semble avoir plus de succès du côté de la fiction totale, par exemple avec Les Bâtisseurs d'eau (1997) ou L'Or et le Papier (1989-1992). On pourrait même faire une petite place à Elvis Gratton et à son gros garage.

Faudrait-il imputer cette disette relative de la biographie romancée à l'absence de grandes figures inspiratrices, les Québécois n'étant pas particulièrement réputés pour leur entrepreneuriat? Ce serait aller bien vite et plutôt mal en affaire.

Il existe au contraire de bien beaux modèles complexes à explorer par le docudrame ou la fiction. Par exemple, Paul Desmarais de Power Corporation, réputé grand manipulateur de politiciens. Ou Pierre Péladeau, papa de Quebecor et de PKP, doublé d'un diable d'homme à femmes. Ou mieux encore, les empereurs de la boisson John Molson et surtout Samuel Bronfman, qui a inspiré Solomon Gursky Was Here à Mordecai Richler. Citons aussi Ben Weider, roi de la pompette, et bien sûr Guy Laliberté, fondateur du plus grand cirque du monde, premier clown de l'espace, noceur des nuits les plus folles du vaste monde.

En attendant de voir les producteurs se déniaiser autour de ces vies aussi trépidantes qu'inspirantes, voici donc la minisérie Malenfant. La production fait son entrée publique jeudi de cette semaine sur la chaîne Séries +. La production en quatre parties rappelle les hauts et les bas de Raymond Malenfant (né en 1930), soudainement devenu la coqueluche du monde des affaires comme des médias et d'une partie de la population au milieu des années 1980. Il venait d'acheter au gouvernement du Québec le Manoir Richelieu pour vite en expulser les «capotés de la CSN», selon sa fine formule. Ils furent 300 à perdre leur emploi et à batailler ferme pour le retrouver.

L'ambitieux propriétaire de la chaîne de motels Universel a fait faillite en 1994 après d'autres ambitieuses acquisitions minées par des taux d'intérêt exorbitants. Une tentative de sauvetage populaire orchestrée par l'ineffable animateur de radio André Arthur a alors lamentablement échoué.

La série se présente comme «librement inspirée» de la vie du «toffe» de La Malbaie, comme le désignait en une le magazine L'Actualité. Les deux premiers épisodes refont au pas de charge le parcours du self-made-man jusqu'à l'achat du joyau hôtelier de Charlevoix. Les deux derniers montrent la lutte féroce au manoir, jusqu'à mort d'homme, puis la déchéance du potentat de l'hôtellerie.

De bas en haut, aller-retour


C'est ce parcours erratique qui a plu au comédien Luc Picard. «J'ai choisi d'incarner Raymond Malenfant pour l'aspect tragique et très théâtral de son existence, dit-il. Ça pourrait être l'histoire d'un boxeur qui part de rien, arrive au sommet et retombe.» N'empêche, le choix de camper ce pourfendeur de syndicats après avoir joué le syndicaliste Michel Chartrand à l'écran en a étonné beaucoup. «Ce débat ne m'intéresse pas vraiment, poursuit M. Picard, rencontré au visionnement de presse des deux premiers épisodes. Je suis comédien. Un comédien se glisse dans la peau d'un personnage.» Dans certaines autres entrevues, il a rappelé avoir déjà joué Roch Thériault, alias Moïse, chef de secte tortionnaire et assassin.

Dans le cas Malenfant, il faudrait plutôt parler d'un chef de clan. Toute l'action, ou presque, tourne autour de sa famille, des liens plus ou moins tendres avec sa femme Colette Perron (Julie McClemens) et ses enfants. La propre enfance difficile de Raymond sur une terre à roches est très rapidement esquissée. Rien n'est dit de Marcel Aubut, une autre figure centrale de Québec, qui habitait la ferme voisine du rang de Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup.

On passe vite aux premières audaces entrepreneuriales dans la capitale, à ses coups de dés profitables, aux premières oppositions fermes avec les syndicats. Les motifs personnels, politiques ou idéologiques de l'entêtement antisyndical précoce et primaire de M. Malenfant ne sont jamais expliqués. Dommage.

D'avant à maintenant, aller-retour

L'histoire sert des leçons à ceux qui s'en souviennent comme à ceux qui l'utilisent et la détournent. En fiction comme ailleurs. En racontant Raymond Malenfant, la série parle-t-elle en fait de nous, de l'époque actuelle? En tout cas, les parallèles ne manquent pas.

L'industrie de la construction, animée par des béotiens véreux, y semble corrompue jusqu'à l'infrastructure. Les syndiqués, dirigés par des calculateurs, ne reculent pas devant le vandalisme et les menaces de mort. Les médias soufflent sur le feu et enveniment les tensions. L'entrepreneur se révèle grand adepte du pot-de-vin, capable de payer sous la table pour obtenir le dézonage d'un terrain ou l'arrêt d'une enquête fiscale. Les politiciens mangent dans sa main. Il a même un gros bateau sur lequel il organise ses magouilles.

Tout cela sonne étrangement familier. On dirait un scénario inspiré par les récentes révélations de l'émission Enquêtes ou les articles de la collègue Kathleen Lévesque.

Très bien et bravo pour le sous-texte audacieux. Seulement, l'impression laissée par la production télé semble moins bien balancée qu'un reportage honnête. Au total, elle affiche une sorte de parti pris pro-Malenfant qui va certainement finir par en agacer plusieurs, même si la fiction «librement inspirée» conserve tous ses droits de dérives, évidemment.

À certains moments, le portrait tombe dans ce qu'on pourrait qualifier de blanchiment de personnalité. Les producteurs et le réalisateur Ricardo Trogi (dont la mère a travaillé au restaurant du motel Universel de Sainte-Foy, le premier, l'original) désignent plutôt cette volonté assumée comme une tentative d'«humanisation» du personnage.

Malenfant montre donc le «toffe» au bord des larmes (et sa femme qui pleure) quand le syndiqué Gaston Harvey meurt après son arrestation par la SQ, pendant une manifestation. C'est possible. Mettons. Mais quand Colette lui parle d'un rival, son mari, reconnu pour son expression pour le moins relâchée, le décrit de manière trop littéraire en expliquant qu'il s'agit d'«un inconscient qui va faire banqueroute». C'est pourtant le même homme bien embouché que le chroniqueur Michel David a récemment décrit dans Le Devoir comme un «self-made-man, vulgaire et sans scrupule».

Cela fait-il donc de Malenfant une première série antisyndicale et pro-patronale comme ce vrai de vrai Prix d'entrepreneur de l'année remis à l'original en 1987? S'agit-il même d'une sorte de première production de fiction de la télé québécoise en odeur adéquiste? Il y a un peu de ça, effectivement.

N'empêche, honnêtement, le portrait global s'avère plus complexe, plus nuancé, irréductible à une simple formule-choc. Une scène montre Raymond Malenfant ridiculisé par un autre homme d'affaires de la région de Charlevoix qui le traite de «petit Adolf». Les abondantes scènes de corruption des autorités balancent encore plus la présentation d'un homme finalement rendu sympathique dans la fiction, mais moins par ses options politico-idéologiques que par sa personnalité de fonceur et de défonceur, y compris des syndicats et des petites gens bloquant son ascension.

Sa femme Colette a le mot de la fin quand elle dit en gros que son mari était «bien loin d'être un saint», mais qu'il incarnait surtout le courage. C'est plutôt le portrait d'un entêté que fait cette série, si entêté qu'il a toujours refusé d'incorporer ses compagnies pour se mettre personnellement à l'abri en cas de faillite. Le clan Malenfant a donc tout perdu en 1993-1994.

«On a dit de lui qu'il était un dinosaure avec une monstrueuse tête de cochon», dit alors le personnage de l'animateur de radio André Arthur, en citant les adversaires de son héros. «Un homme vulgaire, une brute bourrue manquant totalement de solidarité sociale. Un hors-la-loi immoral même. Si Raymond Malenfant est tout ça, c'est qu'il correspond assez bien au Québécois type.»
1 commentaire
  • Andre Vallee - Abonné 20 février 2011 04 h 15

    Et CGI?

    Serge Godin, le boeuf muet. Il trimé dur, toujours gagné du terrain, et il en gagne encore. De 1975 (lorsque je l'ai croisé coin Belvédère à Québec) à aujourd'hui, quel parcours. Quelqu'un devrait écrire l'histoire.