Médias - Les réconciliations culturelles du capitalisme

Daniel Bell croyait que Woodstock saignerait les tours à bureaux: c’est exactement le contraire qui s’est produit.<br />
Photo: - archives Le Devoir Daniel Bell croyait que Woodstock saignerait les tours à bureaux: c’est exactement le contraire qui s’est produit.

En définissant la théorie de la société postindustrielle, le sociologue-thaumaturge Daniel Bell (1919-2011) avait prophétisé l'avènement de la société de l'information et même envisagé la naissance d'Internet. Il croyait cependant irréconciliables l'hédonisme contemporain et l'hypercapitalisme. Même les géants de la prospective peuvent se tromper...

Quand le jeune et brillant sociologue Daniel Bell a rempli son formulaire de demande d'admission au cycle supérieur d'études à l'Université Columbia, après la Deuxième Guerre mondiale, il a été obligé d'indiquer quel serait son champ d'intérêt principal, sa spécialisation quoi. Il écrivit alors cette formule synthétique et prophétique, devenue célèbre dans le petit monde universitaire: «Je vais me spécialiser dans les généralisations...»

Le grand analyste a tenu ses belles promesses. Le professeur Daniel Bell, qui vient de mourir dans sa résidence de Cambridge au Massassuchets, à l'âge vénérable de 91 ans, a rédigé plusieurs ouvrages phares de la sociologie de la deuxième moitié du dernier siècle, disons de la période de la guerre froide, pour faire court. Il a connu une brillante carrière de journaliste et d'homme de revue en dirigeant The New Leader pendant la guerre, puis Fortune (1948-1958) et The Public Interest (1965-1973). Juif new-yorkais d'extraction très modeste, Daniel Bolotsky, devenu Daniel Bell, était une sorte de Raymond Aron américain.

Le professeur émérite de la prestigieuse Université Harvard a, par exemple, prédit la chute du communisme et de la tentation totalitaire dans La Fin de l'idéologie (1960), où il annonçait également le triomphe à venir des technocrates et de l'utilitarisme. Il est également considéré comme un des pères (avec le Français Alain Touraine) du concept de société postindustrielle, une idée élaborée dans son maître ouvrage The Coming of Post-industrial Society (1973). Pour lui, ce nouveau type sociétal, le nôtre quoi, se réorganise autour des connaissances et de l'information comme la société industrielle dépend des matières premières et des machines. La cause est entendue.

Internet en 1967

Daniel Bell a, sinon forgé, en tout cas disséminé le concept de société de l'information. Dès la fin des années 1960, alors que les PC et les Mac n'existaient pas encore, il a par exemple entrevu la mutation profonde se préparant avec la dématérialisation et les réseaux. «Nous allons probablement voir un système national d'ordinateurs, des dizaines de milliers de terminaux dans les maisons et les bureaux connectés à des centres géants fournissant les données et les informations», écrit le sociologue-thaumaturge en 1967.

Par contre, ce fin observateur de la postmodernité en gestation ne croyait pas aux promesses de bonheur et d'avenir radieux contenues dans certaines mutations sociales fondamentales. Dans Les Contradictions culturelles du capitalisme (1976), un autre ouvrage phare, le spécialiste des généralisations soutenait que les crises sociales contemporaines, celles des sociétés postindustrielles et postidéologiques, s'enracineraient dans les tensions entre trois sphères essentielles, le domaine techno-économique, le champ politique et le monde culturel.

«À chaque époque de l'histoire, l'un des domaines (économique, politique, religieux, culturel) peut devenir prépondérant», expliquait Daniel Bell dans une entrevue au magazine Sciences humaines en 1995. «Ainsi, au Moyen Âge, le religieux tient une place centrale. Dans les sociétés à État dirigiste, c'est l'ordre politique qui devient prépondérant. Aujourd'hui, c'est le système économique qui joue un rôle premier et conduit le reste. [...] La culture d'un pays est toujours le produit d'un certain syncrétisme. Le mode de changement est différent dans le domaine culturel et dans celui de l'économie. En technologie, si un nouvel appareil est moins cher mais plus efficace que l'ancien, vous l'adopterez en abandonnant l'autre: c'est une logique de substitution. Mais en musique, Boulez ne remplace pas Bach: il enrichit simplement le répertoire esthétique. Vous avez donc différentes sortes de changements, et qui se déroulent dans des temporalités différentes.»

Woodstock et la surconsommation

Pour lui, la culture post-soixante-huitarde ne pouvait qu'introduire des discordances de plus en plus fondamentales dans le système socioéconomique fondé sur la rationalité et la performance. Les «contradictions culturelles» menaçaient le capitalisme reposant depuis des siècles sur une morale du travail, la fameuse «éthique protestante» analysée par le sociologue Max Weber. Bref, et pour faire très court, Woodstock saignerait les tours à bureaux. Pierre Bourgault a écrit et Robert Charlebois a chanté: «Ent'deux joints tu pourrais faire qu'qu'chose...»

Évidemment, c'est exactement le contraire qui s'est produit. Les mutations des dernières décennies montrent que la disjonction entre les normes économiques et les normes socioculturelles n'existe plus. La culture n'est pas le contre-poids du système économique, mais bel et bien un de ses plus forts facteurs d'expansion. Mieux: la marge artistique (ou ce qui en tient lieu) et les industries culturelles avancent en cordée.

La surconsommation, ce narcissisme matérialiste exacerbé, devient du même coup l'esprit du nouveau capitalisme mondialisé. Y compris la surconsommation culturelle qui fait qu'un hippie craint par Bell possédait deux douzaines de disques de rock et trois chemises indiennes achetées au bazar tandis que ses petits enfants croulaient sous les marques et d'innombrables bébelles et gadgets plus ou moins électroniques, le iPad, succédant au iPod avec la bénédiction des médias évidemment. Les nouvelles technologies ont d'ailleurs tendance à transformer chacun en «überconsommateur» épié partout.

Une autre idée centrale (et toujours toute simple) de ce livre observe que «le plus grand instrument de destruction de l'éthique protestante fut l'invention du crédit». Là encore, la prophétie s'est étrangement réalisée. Dans la logique du capitalisme naissant, il fallait d'abord économiser, puis acheter. La montée en force du système bancaire a renversé la pratique, l'investissement et la dépense précédant l'épargne. Nous venons de subir les conséquences planétaires des dérives incontrôlées de cette mutation.

Avec ce genre d'analyse, Daniel Bell était naturellement considéré comme un des pères du néoconservatisme américain. Cette réputation découle en bonne partie de ses prises de position en faveur d'une certaine tradition économique, politique et culturelle, appuyant les réformes lentes et progressives de la société. Lui-même répliquait à ses détracteurs tentant de le caricaturer par une formule synthétique avec une autre expliquant qu'il se considérait comme «un socialiste en économie, un libéral en politique et un conservateur en culture»...