Tragédie de Tucson - Des médias lancés à la recherche d'une cause

Tout comme le président Barack Obama à la Maison-Blanche, le personnel du Congrès américain a observé une minute de silence, hier, devant le Capitole, en mémoire des six personnes mortes sous les balles de Jared Lee Loughner.
Photo: Agence France-Presse (photo) Saul Loeb Tout comme le président Barack Obama à la Maison-Blanche, le personnel du Congrès américain a observé une minute de silence, hier, devant le Capitole, en mémoire des six personnes mortes sous les balles de Jared Lee Loughner.

C'est reparti. S'il y a un effet, il faut bien une cause. Tout symptôme découle d'une maladie. Et les médias aiment bien jouer le docteur au chevet du monde malade.

Un jeune homme de 22 ans a tiré sur l'élue démocrate Gabrielle Giffords samedi, tué ou blessé une vingtaine de personnes qui participaient à un meeting politique. S'agit-il du crime d'un fou à jamais insondable, selon une lecture psychologisante? Faut-il plutôt y voir la conséquence du débat politique plus violent depuis l'élection du président Obama, d'après une option sociologisante?

«Nous avons moins de sympathie pour les jugements à l'emporte-pièce observés ce week-end», écrit Joel Meares dans un texte intitulé «La politique débute au premier coup de feu» publié sur le site de la très sérieuse Columbia Journalism Review (CJR), haute autorité en matière d'analyses des médias. «Par exemple, l'empressement de la part de pratiquement tous les secteurs médiatiques à associer les actions du jeune de 22 ans Jared Lee Loughner à la rhétorique politique surchauffée observée au cours des débats sur la réforme des soins de santé en 2009, aux élections de mi-mandat de novembre 2010. Ou l'empressement à voir ces deux faits comme inextricablement liés.»

Le commentateur Keith Olbermann a développé la thèse «contextualiste» dès samedi soir à son émission Countdown. «Il faut baisser les armes et arrêter de cibler les opposants», a-t-il dit sur les ondes de MSNBC. Le shérif du comté de l'Arizona où a eu lieu la tuerie a répété à peu près le même argument en parlant d'un contexte politique vitriolique. Un panel d'universitaires québécois reprenait le thème hier matin à la Première Chaîne de Radio-Canada, affirmant à son tour que le ton de la droite (surtout du Tea Party lié à Sarah Palin) peut être montré du doigt.

Des réseaux comme Fox News n'arrêtent pas de diaboliser l'administration Obama et de démoniser les démocrates. Une part de l'électorat doit bien être perméable au discours franchement haineux qui dépeint le président comme un dictateur, tout en faisant l'impasse sur le débat concernant la libre circulation des armes à feu, par exemple.

Seulement, encore une fois: ceci explique-t-il cela?

La recherche d'une cause, psychologique, sociologique ou anthropologique, pourquoi pas, semble parfaitement louable. Il faut bien tenter de comprendre l'incompréhensible, de donner un sens à l'insensé.

Les tueries s'avèrent hyperchargées symboliquement, idéologiquement et politiquement. Des livres et des colloques entiers proposent des lectures féministes (ou antiféministes) de la tragédie de Polytechnique. Une chroniqueuse du Globe & Mail a lié analytiquement la plus récente tuerie de Dawson au climat politicolinguistique du Québec séparatiste.

Dans ce nouveau cas américain, si le contexte social global s'envenime, les motivations profondes du probable responsable demeurent d'autant plus nébuleuses qu'il refuse de coopérer. Le FBI continue à passer le peigne fin dans la vie du jeune accusé qui a comparu hier. Les enquêteurs fédéraux n'ont découvert jusqu'à maintenant aucun lien avec des groupes extrémistes, ni aucune organisation haineuse. Cela viendra peut-être, mais, pour l'instant, ses anciens collègues de classe le décrivent comme un outsider, un asocial paranoïaque et délirant.

Chose certaine, Jared L. Loughner en a contre «le gouvernement» sans toutefois figer cette haine fanatique à droite ou à gauche. Il croit que Washington a télécommandé les attentats du 11 septembre 2001. Il défend aussi l'idée délirante que les élites mondiales veulent imposer une monnaie unique pour mieux contrôler le monde. Dans une référence qui lui est attribuée, il dit admirer Mein Kampf comme Le Manifeste du parti communiste.

«Il semble prématuré de sauter aux conclusions à propos de ce crime, sans parler des motifs politiques ou autres», résume encore la CJR. Cette position prudente, patiente, n'exclut pas d'arriver à établir un lien: elle demande seulement de laisser un peu de temps avant de statuer avec autant d'assurance. Pas bête.

De toute manière, maintenant que le mal est refait, chacun va tenter de tirer profit (ou de ne pas trop perdre) des conséquences de cet épouvantable drame. Le président reste digne et au-dessus de la mêlée idéologique. Par contre, la républicaine extrémiste Sarah Palin, possible candidate à la présidence l'an prochain, va devoir enterrer le fait indéniable qu'elle ciblait littéralement la députée abattue dans une carte recensant des candidats démocrates à écarter. La carte a été retirée de son site depuis.

Que ceci explique ou non cela, c'était vraiment mal trouvé. «Si un musulman de Detroit avait publié une carte sur le Web avec des croix ciblant 20 comtés et qu'une tuerie en ait frappé un, où serait-il assis en ce moment?», a d'ailleurs demandé malicieusement le cinéaste engagé Michael Moore sur son compte Twitter.

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