Le devoir de rigueur

Le directeur du Devoir, Bernard Descôteaux<br />
Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir Le directeur du Devoir, Bernard Descôteaux

Lors de la première journée de son deuxième centenaire, Le Devoir n'a peut-être jamais été en meilleure situation pour faire face à son avenir. Les célébrations fort bien réussies du 100e anniversaire ont certes contribué à rehausser l'image de l'institution, et les bouleversements profonds qui ont ébranlé l'industrie des médias ces dernières années n'ont pour ainsi dire eu aucun impact sur cette petite entreprise, qui au fil du temps a survécu tant bien que mal aux crises nombreuses qui l'ont affectée.

Bernard Descôteaux, qui est directeur de ce journal depuis 1999 et qui y est arrivé comme journaliste en 1974, peut témoigner lui-même de certaines périodes difficiles et bien sûr du virage administratif qui a donné un souffle nouveau à cette entreprise: «Notre plus belle réussite, et ç'a pris 20 ans à l'obtenir, a été de transformer ce qui était un cercle vicieux en cercle vertueux. Le Devoir porte beaucoup d'histoire et d'attentes, mais il a porté aussi beaucoup de préjugés, dont celui d'un journal qui est pauvre et qui vit des problèmes financiers incessants. La réaction était de dire: on va aider Le Devoir, mais on n'y investira pas. Les problèmes n'attirent pas les gens, et nous étions toujours à quêter. On ne pouvait pas convaincre que ça pouvait marcher. C'était mauvais pour la vente de publicité, mauvais pour les abonnements. Nous avons réussi à démontrer le contraire avec la restructuration. Ce fut un très gros job et ça prenait une main forte comme celle de Lise Bissonnette pour tenir la barre.»

Ainsi est né Le Devoir Inc., qui a pris la relève de l'Imprimerie populaire Ltée comme société éditrice du journal. Celle-ci en est toutefois l'actionnaire majoritaire et conserve le privilège de nommer le directeur du journal, à qui elle confie les droits de vote de son bloc d'actions majoritaire dans le but de garantir son indépendance.

Les résultats tangibles de cette restructuration sont apparus au grand jour depuis deux ans, alors que les médias concurrents ont été plongés dans des difficultés financières, tandis que Le Devoir a traversé cette turbulence sans broncher. La réaction de plusieurs fut de dire: «On ne comprend pas, expliquez-nous.» M. Descôteaux constate qu'on a réussi à faire taire les vieux préjugés et le climat d'insécurité qui existait chez les employés du journal, ce qui se reflétait à l'extérieur. «Ce climat a disparu, ce qui améliore l'image du Devoir et aide aux abonnements. L'année du centenaire a été un point central pour faire ressortir que ce journal est toujours tout aussi nécessaire et peut-être encore davantage dans le type de société qu'on a maintenant», avance le directeur, en notant qu'au premier semestre de 2010 le tirage du journal a monté de 8 % en semaine et de 9 % le samedi, selon les compilations de l'ABC. Les chiffres pour l'ensemble de l'année ne sont pas encore disponibles.

Divers facteurs ont contribué à la hausse constante du tirage depuis quelques années, mais il est indéniable que la création du Devoir Inc. en 1993 a été «un gros changement administratif». M. Descôteaux, qui était alors rédacteur en chef, rappelle les faits: «Le Devoir était en faillite. On a fait appel aux amis du Devoir, mais de façon beaucoup plus importante, parce qu'on avait besoin de capitaux importants. En quelque sorte, on a reparti la machine à zéro. On gardait les principes d'autonomie de la rédaction, le contrôle de l'entreprise par le directeur, mais en donnant la garantie aux investisseurs actionnaires que ça allait marcher. Il y a eu des conventions entre actionnaires donnant le droit de participer au comité exécutif et des sièges au conseil d'administration. Ces gens nous ont aidés à prendre un certain nombre de bonnes décisions». Toutefois, dès l'été 1993, il y a eu une nouvelle crise financière. Le nouveau conseil d'administration a conclu qu'il fallait ajouter un poste de contrôleur pour suivre en permanence le niveau de l'encaisse, soit un contrôle rigoureux des revenus et des dépenses.

Il y a au conseil des gens qui ont des expertises variées: avocat, économiste, comptable, gestionnaire d'entreprise et même un représentant des employés. Les décisions se prennent au comité exécutif cha-que mois. «On est passé de l'âge de la gestion de bon père de famille que M. Ryan avait à l'époque en surveillant chaque compte de dépenses. Ce n'est pas au directeur à faire ça. On a mis en place une équipe de gestion et un mode de gestion très moderne. Mais la clef du succès du Devoir a toujours été le contrôle des dépenses. Les profits viennent des dépenses que tu ne fais pas, m'avait dit un dirigeant d'entreprise», explique le directeur, qui se refuse par ailleurs à tenir quoi que ce soit pour acquis, puisque Le Devoir, par son statut de journal indépendant, devra toujours composer avec la précarité.

De journal à entreprise de production de contenus

À la fin des années 1960, dans l'incapacité d'investir dans une nouvelle imprimerie, il s'est tourné vers des imprimeurs extérieurs, puis au début de 1980 il a fait de même pour la distribution du journal, ce qui s'est avéré très judicieux, puisque désormais presque tous les journaux ont recours à l'impartition. Il y a une dizaine d'années, il a commencé à développer son site Internet «avec des bouts de ficelle», en refusant d'offrir un service gratuit, comme le prônait le modèle d'affaires pratiqué par les autres. Par crainte de voir ses lecteurs de la version papier se tourner complètement vers Internet, il a préféré faire payer ceux qui optaient pour une lecture virtuelle. «Nous avions raison. Notre modèle tient toujours la route», assure M. Descôteaux, en proclamant que désormais «Le Devoir n'est plus un journal, mais une entreprise de production de contenus». Actuellement, il le fait sur trois plates-formes: le papier, Internet et des bases de données, notamment Eureka. «Il y a toutes sortes de possibilités qu'il faut être capable d'exploiter. D'ici quelques années, probablement qu'on fera du documentaire télé dans notre site Internet», mentionne le directeur, qui parle aussi d'une nécessaire évolution de la mentalité des journalistes, habitués qu'ils sont de ne voir leurs articles et leur nom que sur la version papier. Cette évolution est du reste en cours. Il donne notamment l'exemple de la balado-diffusion d'entretiens sur les livres que lisent certains auteurs, par exemple Claude Meunier. On peut entendre ces propos dans le site du Devoir.

Des efforts importants ont été faits également pour enrichir Le Devoir traditionnel sur papier, particulièrement pour l'édition du samedi, avec l'ajout de divers cahiers, dont Perspectives, l'Agenda, etc. Cela a eu pour résultat que «ce qui était notre faiblesse, en étant un journal de niche, est devenu notre force», souligne le directeur, qui n'en demeure pas moins le patron d'une petite entreprise, avec quelque 120 employés et plus de 40 collaborateurs pigistes. Les revenus de l'entreprise se situeront cette année à environ 18 millions. Depuis quelques années, Le Devoir enregistre des bénéfices nets, ce qui devrait être encore le cas cette année.

Le Devoir conserve après 100 ans son caractère unique d'être une entreprise qui n'appartient pas à un groupe, ni privé, ni étatique. À la limite, il n'appartient à personne, si ce n'est à la société tout entière. Ses statuts font en sorte que le directeur agit comme l'actionnaire majoritaire. Il prend possession de ces actions lorsqu'il est choisi comme directeur, mais il les laisse aux mains d'une fiducie lorsqu'il quitte ses fonctions. Il ne perçoit aucune redevance sur les actions, qu'il ne peut d'ailleurs pas vendre. Pour leur part, tous les 15 membres du conseil d'administration ne reçoivent aucune rémunération, ni jetons pour leur présence aux réunions du conseil. Le Devoir demeure une entreprise frugale à tous les niveaux.

Pour sa part, M. Descôteaux aura été en fonction comme directeur depuis 12 ans le mois prochain. C'est encore le fondateur, Henri Bourassa, qui aura été en fonction le plus longtemps, soit 22 ans, suivi de Gérard Filion pendant 16 ans et de Georges Pelletier pendant 15 ans. Le directeur du Devoir occupe simultanément les fonctions d'actionnaire majoritaire de l'Imprimerie populaire, de patron de l'entreprise et de premier journaliste et éditorialiste de la maison. Personne ne peut lui ordonner de quitter ses fonctions à la suite d'une prise de position éditoriale qui serait contestée par qui que ce soit.

Le Devoir étant une PME, le directeur doit forcément être au courant d'un peu tout ce qui se passe dans l'entreprise, mais il est épaulé pour la rédaction par une rédactrice en chef, Josée Boileau, et pour l'administration par une vice-présidente, Catherine Laberge. Une fois choisi par un comité formé des membres du conseil d'administration de l'Imprimerie populaire et de trois membres de la fiducie, soit au total huit personnes, le directeur reçoit un mandat sans fin. «J'ai promis aux membres du conseil de ne pas me rendre à la fin de mon mandat!», ajoute celui qui en est le détenteur maintenant.

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Collaborateur du Devoir