102 années, bien comptées !

Nicole Carmel, sa mère Jeanne et Danielle Ross. Point commun: les trois femmes affirment avoir adoré leur travail au Devoir au fil des années et se sont plu à côtoyer leurs collègues.
Photo: - Le Devoir Nicole Carmel, sa mère Jeanne et Danielle Ross. Point commun: les trois femmes affirment avoir adoré leur travail au Devoir au fil des années et se sont plu à côtoyer leurs collègues.

À elles trois, elles cumulent quelque 102 années d'ancienneté. C'est davantage que le journal lui-même, qui soufflera lundi ses 101 bougies. Afin de clore comme il se doit cette année du centenaire, nous avons rencontré d'ex-employées du Devoir. Car si les journalistes sont le visage du quotidien, le reste de son personnel en forme l'épine dorsale.

Elles, ce sont Jeanne Carmel, sa fille Nicole et Danielle Ross. Des décennies passées à la comptabilité, parfois à la réception, qui leur permettent de raconter de larges pans de l'histoire du Devoir. C'est qu'elles ont de la mémoire, et pas à peu près...

Jeanne Carmel énumère les dates importantes de sa vie professionnelle comme si tout ça s'était déroulé hier. Entrée le 30 avril 1945. Partie le 18 janvier 1952 pour aller fonder une famille. Quatre enfants en cinq ans. Revenue le 29 octobre 1964 lorsque le petit dernier a pris le chemin de l'école. Repartie à la retraite le 18 janvier 1991.

Il faut dire qu'elle avait de qui tenir, et que Le Devoir était déjà solidement incrusté dans la famille. Son père, Arthur Lefebvre, y avait fait son arrivée en 1923 comme caissier, avant de devenir contrôleur des finances de l'entreprise. Il y avait rencontré Blanche Laporte, téléphoniste, qui allait devenir sa femme et la mère de Jeanne. Après que Blanche fut décédée en 1938 de complications liées à un accouchement, Arthur s'est remarié avec une autre employée du journal, Antoinette Couture.

Jeanne se souvient de ses jeunes années. «J'en mangeais, de la comptabilité», elle qui s'était spécialisée dans le domaine au terme de son cours classique. «Tout se faisait à la main. La machine, je ne suis pas pour ça. J'aimais travailler à la main, faire toutes les entrées. Quand ça ne "balançait" pas, on cherchait pour le moindre sou noir. Mon père était sévère là-dessus.

«On était payés le vendredi en argent comptant, poursuit-elle. Je gagnais 20 ou 22 $ par semaine. Ce n'était pas beaucoup. Quand le syndicat est arrivé au début des années 1960, les conditions se sont améliorées. Au début, j'étais contre le syndicat, mais je suis ensuite devenue pour. On avait de la protection quand un patron ne nous aimait pas...»

Après avoir élevé ses enfants, c'est à la faveur d'une grève à La Presse qu'elle retourne au boulot. «Mon père était contre le travail de la femme mariée, mais il y avait beaucoup de travail et il m'avait demandé si je pouvais venir les dépanner. J'étais contente. Je n'aime pas tellement l'ouvrage à la maison, je ne suis pas une femme d'intérieur. J'aime beaucoup l'ouvrage de bureau. À la maison, je m'ennuyais. J'ai tout de suite accepté», raconte-t-elle.

Pour sa part, Danielle Ross sortait de l'école où elle avait fait son cours commercial lorsqu'un ami l'a informée de la disponibilité d'un poste au service de la comptabilité. Le 25 octobre 1971, soit pendant... une grève à La Presse, elle est embauchée par Bernard Larocque, alors trésorier au Devoir. «Elle est arrivée avec sa petite minijupe, se rappelle Jeanne. Je vous dis que ça faisait fureur dans le coin! On n'était pas habituées à ça, on était toutes plus vieilles qu'elle. C'était un vent de fraîcheur quelque chose de rare.»

Nicole Carmel, elle, détenait une formation en secrétariat et avait travaillé à la Banque Royale lorsque Le Devoir fit appel à ses services pour dactylographier les factures. C'était, on commence à s'en douter un peu, pendant une grève à La Presse.

Mais elle quitte bientôt son emploi pour en occuper un autre. «Je ne voulais pas entrer au Devoir par pushing, juste parce que ma mère y travaillait. C'était contre mes principes. Quand je suis partie, mon patron m'a dit qu'il était prêt à me réengager n'importe quand. Je suis revenue au bout de quelques mois.» Elle est demeurée à la comptabilité jusqu'en 2009, l'année où Danielle a également tiré sa révérence.

La rue Notre-Dame

Jeanne évoque les années où Le Devoir logeait au 434, rue Notre-Dame Est, dans le Vieux-Montréal, dans un immeuble qu'il a occupé de 1924 à 1972. «J'ai beaucoup aimé cette période, d'abord parce que le journal était imprimé le soir pendant un bout de temps. Tous les journalistes arrivaient le matin et il y avait comme une vie de famille dans ce temps-là. Il y avait toutes sortes d'organisations. On avait une équipe de bowling. Tous les printemps, c'était la partie de sucre à Saint-Bruno.

«J'allais dîner avec les journalistes. Comme je faisais les paies, ils n'avaient pas le choix de venir me voir, donc ils me connaissaient bien. J'étais de tous les partys, c'était agréable. Quand on a déménagé [au 211] sur Saint-Sacrement, ç'a changé. La rédaction et les autres services occupaient des étages différents. Mais je continuais de voir les journalistes parce que je faisais les paies et du sucre à la crème», dit-elle.

«Le sucre à la crème de Jeanne Carmel, intervient Nicole, est légendaire.»

Danielle n'a travaillé au 434 que quelques mois, mais son passage l'a marquée. «C'était sympathique, c'était familial, relate-t-elle. C'est sûr que c'était vieux vieux vieux, l'édifice était épouvantable. C'était poussiéreux, c'était venteux, les fenêtres fermaient mal, il arrivait que la neige y entre. Plusieurs racontaient aussi qu'il y avait des souris. Moi, je n'en ai jamais vu, mais on nous recommandait de marcher fort dans les escaliers pour qu'elles nous entendent et se sauvent.»

Au 211, Danielle a aussi commencé à tenir le fort occasionnellement à la réception, pendant les pauses de celle qui occupait le poste à l'époque, Florine Cormier. «Ça me plaisait, j'aimais voir le monde. Rappelez-vous, il n'y avait pas de boîtes vocales à l'époque. On prenait les messages sur papier et les gens passaient les prendre. Ça fonctionnait très bien. Il faut suivre le progrès, on s'entend, mais c'était correct. On ne se mêlait pas dans nos papiers, il n'y avait pas de bogue dans le système.»

À compter de 1983, Nicole devient présidente du Club social du Devoir, qui organise une foule d'activités pour les employés et leurs familles. «Ça marchait très fort, se rappelle-t-elle. On allait faire de l'équitation, du rafting, on allait aux pommes, on faisait des épluchettes de blé d'Inde, on avait des dépouillements d'arbres de Noël.» Elle qui avait commencé comme dactylo s'est retrouvée en charge du système informatique quand les ordinateurs sont entrés.

En 1986, elle est nommée responsable de la comptabilité. «Je tombais boss de ma mère!», dit-elle en riant. Mais il y a plus: «Au moment où j'ai été promue, j'étais membre de l'exécutif syndical. J'étais en pleine préparation de la convention collective des employés. Du jour au lendemain, je suis devenue cadre. Je me retrouvais donc à négocier du côté patronal une convention que j'avais commencé à rédiger du côté syndical. Pas pire, hein?»

Le gentleman Ryan

Les anciennes employées tiennent aussi à rendre hommage à Claude Ryan, qui fut directeur du Devoir de 1964 à 1978.

«Il était un homme qui avait de la considération pour tout le monde, note Danielle. Pour lui, il n'y avait pas de postes moins importants que d'autres. Il saluait tout le monde et s'informait de leur santé. Il était poli et respectueux. Je me rappelle une fois, j'étais à la réception par laquelle il fallait passer pour faire des appels interurbains. M. Ryan m'avait dit: "Bonjour Mme Ross, je ne veux pas vous déranger, quand vous aurez deux petites minutes, pouvez-vous faire tel appel pour moi s'il vous plaît?" Ça, c'était M. Ryan.

«En négociations, il était fair-play. Il écoutait avec respect toutes les demandes. Je ne dis pas qu'il donnait tout. Il tenait compte des besoins des gens, il revenait avec un projet qui avait du bon sens et ça ne prenait pas des années.

«J'avais un oncle qui résidait dans le comté d'Argenteuil, que M. Ryan a représenté quand il est allé en politique. En pleine campagne électorale, quand ils se rencontraient, M. Ryan demandait à mon oncle comment j'allais. D'ailleurs, je ne le voyais pas en politique. Il était trop honnête pour ça...»

Jeanne ajoute: «Quand j'ai quitté Le Devoir, il était ministre, mais il a pris le temps de m'envoyer une lettre pour me souhaiter une bonne retraite.»

Une famille, du plaisir

Point commun, en guise de conclusion: les trois femmes affirment avoir adoré leur travail au fil des nombreuses années et se sont plu à côtoyer leurs collègues.

«J'ai eu du plaisir», dit Danielle, qui s'est longtemps occupée de la perception, où elle a réussi à gagner l'affection des clients, «même si ce n'est pas le poste pour gagner des concours de popularité».

«J'ai eu aussi de petites boîtes de chocolat, quelques cadeaux. Mais jamais d'enveloppes brunes... J'ai été heureuse où j'étais. J'ai bien gagné ma vie. Je regarde d'autres gens qui ont eu des carrières ailleurs, je n'ai rien à leur envier et si je peux aujourd'hui être à la retraite, pas très vieille, avec encore, j'espère, une trentaine d'années pour en profiter, c'est parce que j'ai eu un travail qui m'a permis de le faire.

«J'ai fait partie d'équipes avec des gens que j'aimais. Tu es content de voir ton monde quand tu arrives le matin, et quand tu es en vacances tu les appelles pour savoir comment ils vont. On a toujours fait ça.»

Et Jeanne de conclure: «On a été une famille.»

À voir en vidéo