L'actualité étrangère en perte de vitesse dans les journaux français?

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Photo: Agence Reuters Eric Gaillard L'actualité étrangère en perte de vitesse dans les journaux français?

Paris — Les responsables des quotidiens nationaux français l'assurent: l'actualité étrangère est une priorité. Mais dans les couloirs des rédactions, des journalistes disent le contraire et parlent de marginalisation, une tendance confirmée par une étude sur la presse anglaise.

Début novembre, le Media Standards Trust a révélé que la place accordée à l'international dans quatre grands quotidiens anglais — The Guardian, Daily Telegraph, Daily Mail et Mirror — a baissé de 40 % au cours des 30 dernières années.

Qu'en est-il en France? «L'international est devenu un service auxiliaire», répond un journaliste, grand reporter expérimenté, souvent à l'étranger, qui tient à rester anonyme. «Aujourd'hui, c'est terrible: celui qui s'intéresse à la marche du monde n'a plus besoin de lire un journal français. C'était impensable il y a 30 ans!»

Faute de moyens, «il y a une prolétarisation de la couverture à l'étranger», relève un autre journaliste qui témoigne également anonymement: «Ce n'est pas la même chose de travailler avec un staff [correspondant permanent] ou avec un pigiste à l'étranger. Ce dernier ne dispose pas du même temps.»

«J'ai en tête une étude faite au début des années 1990 dans laquelle on avait observé que l'international avait tendance à régresser. Le mouvement ne s'est pas inversé. Au contraire, de nouvelle formule en nouvelle formule, il perd du terrain», souligne Jean-Marie Charon, spécialiste des médias au Centre français de la recherche scientifique (CNRS).

Moins long, plus de photos


«C'est vrai qu'on a tendance à se plaindre du manque de place», note Philippe Gelie, chef du service international au quotidien Le Figaro. «Autrefois, les papiers étaient plus longs. Aujourd'hui, le format s'est réduit, il y a plus de photos, d'infographies... Une diminution qui vaut pour tous les autres services.»

Du côté du quotidien Libération, «compte tenu des restrictions [financières], nous avons préservé l'essentiel», assure Marc Semo, responsable du service monde: «L'international demeure dans l'ADN du journal.»

«Cela fait 20 ans que je suis au Monde, j'ai pratiquement toujours été sur l'international. Je n'ai pas l'impression que la place qu'on lui accorde ait baissé», juge de son côté Sylvie Kauffmann, directrice de la rédaction.

Mais «on l'aborde très différemment», précise-t-elle. Auparavant, il n'y avait de l'étranger que dans les pages internationales. «Maintenant, c'est beaucoup plus ventilé et moins institutionnel: on a plus de sujets de société, de sport, de culture... On fait évoluer la couverture, mais en quantité, elle reste la même.»

Gros événements


Au Parisien/Aujourd'hui en France, où politique et international sont groupés, Frédéric Gerschel, adjoint au chef du service, estime même que l'étranger «a progressé un peu» ces dernières années, «mais on ne fait pas de l'international pour en faire, on se concentre sur de gros événements».

«Cette baisse ne saute pas aux yeux dans les rédactions parce qu'elles ont le sentiment d'en faire beaucoup plus que les télévisions, où l'abandon de l'actualité étrangère est très marqué», analyse Jean-Marie Charon, avant d'ajouter: «Dans les quotidiens, ce qui a fondamentalement baissé, c'est le suivi systématique et surtout la diversité des pays» couverts.

«Il y a des contraintes budgétaires, il y a un peu moins de staffs à l'étranger», répond Philippe Gelie, du Figaro. «Mais notre réseau est plus que décent, avec notamment une douzaine de staffs et une quinzaine de pigistes réguliers.»

«On a 48 correspondants, dont 18 permanents sur l'ensemble des continents, note Sylvie Kauffmann. Ce réseau est un trésor qu'on protège jalousement.»
1 commentaire
  • Marianne Fontaine - Inscrite 7 janvier 2011 05 h 26

    Je suis d'accord...

    ... sur le constat mais pas sur sa cause.
    L'intérêt pour l'information décroît rapidement en fonction de sa proximité par rapport à l'auditeur au moins autant qu'en fonction de son importance.
    Avec l'accès gratuit à l'information multilingue et multi-angle sur Internet, les journaux imprimés perdent quotidiennement du lectorat. Se renouveler (re-formatage etc) ne suffit plus.
    Il faut donc en appeler à ce qui touche, l'émotionnel. Donc les situations où le lecteur peut se mettre à la place des protagonistes de l'histoire. Donc avec une profession, une nationalité, un quartier ou un mode de vie communs. Il faut de plus que le lecteur ressente que l'évènement pourrait changer ses conditions de vie. Regardez les journaux TV en France : vous avez plus de reportages sur la vie courante en région que de sensationnel local, lui-même plus volumineux que de traitement de l'actualité, nationale ou internationale.
    Je peux imaginer que si mon voisin de palier a été agressé dans la rue, ça pourrait m'arriver aussi. Par contre, quel impact sur ma vie du tremblement de terre à Haïti, de l'explosion de la mine à Christchurch ou du passage à droite du congrès US ? Aucun (que je puisse identifier) si je n'habite pas ou ne travaille pas avec ces pays ou si je ne vais pas vérifier moi-même les informations.
    Evidemment c'est une caricature mais c'est celle que vous pouvez relever si vous faites une enquête dans la rue en France.
    En outre, le traitement de l'information n'est jamais impartial dans les médias (pas plus que chez l'humain de base, d'ailleurs, parce que justement c'est ... humain !). Pour avoir une idée raisonnablement complète d'une situation, il faut consulter de multiples sources. Pour ma part, je consulte de nombreux médias pour tenter d'avoir une vision dont je sais qu'elle est de toute façon biaisée par la prise de parti du journaliste ou les consignes de son rédacteur en chef. Et pourtant je sais que je n'ai pas encore la "vérité