Médias - Le choc des empires: Quebecor contre «Radio-Gesca»

Une scène du Bye Bye 2008 présenté à Radio-Canada et qui a suscité la controverse. Cette année, Quebecor n’a pas été invitée aux activités promotionnelles.<br />
Photo: Source Radio-Canada Une scène du Bye Bye 2008 présenté à Radio-Canada et qui a suscité la controverse. Cette année, Quebecor n’a pas été invitée aux activités promotionnelles.

Harangues, insultes et mesquineries en tous genres: la «bataille de ruelle» bat son plein entre les chroniqueurs corporatistes et les vedettes organiques des deux grands clans médiatiques du Québec. Un effet pervers inattendu de plus de la concentration de la presse...

Échaudé par le dur traitement médiatique (dont une photo de paparazzi avec ses enfants) qui a suivi sa prestation au Bye Bye 2008 de Radio-Canada, le couple Véronique Cloutier et Louis Morissette a refusé d'inviter des représentants de Quebecor en entrevue promotionnelle cette année. Dans Le Journal de Montréal, Michelle Coudé-Lord et Richard Martineau dénoncent le geste. «Radio-Canada est en train de se comporter comme un État dans l'État, a proposé le chroniqueur. Non seulement cet organisme PUBLIC boycotte-t-il certains médias, mais il refuse de dévoiler comment il dépense les deniers publics!»

Il y a quelques semaines, le même Martineau apostrophe, rue Saint-Denis à Montréal, les manifestants d'un mouvement anti-israélien réclamant le boycottage d'une boutique. La scène captée il y a deux semaines se trouve sur YouTube. Le chroniqueur sermonne le groupe en tenant un enfant dans ses bras. Il évoque un argument contre Radio-Canada. Soudain, la femme de M. Martineau, l'animatrice Sophie Durocher, aperçoit le journaliste André Noël, de La Presse, près des manifestants. Elle souligne sa présence avec ironie et elle applaudit avec son mari qui lance: «André Noël, objectif!»

M. Martineau a ensuite évoqué la rencontre incongrue dans sa chronique du Journal de Montréal (JdeM), en lockout. M. Noël a répliqué sur le site syndical Rue Frontenac qu'il faisait ses emplettes des Fêtes, qu'il était tombé sur cette manif par hasard.

«Contrairement à ce que vous avez écrit, je ne vous ai pas engueulé, je n'ai pas témoigné mon appui à cette manifestation et je n'ai jamais dit que "c'est correct ce qu'ils font" en parlant des manifestants», écrit-il. Dans une nouvelle chronique du JdeM, Richard Martineau a réaffirmé qu'il avait bel et bien été harangué par M. Noël, éludant sournoisement le noeud de l'affaire sur la raison de sa propre présence près des manifestants.

Une bataille de ruelle

Ça joue dur, et si la tendance se maintient, comme dirait l'autre, ça va encore jouer dur en 2011 entre les mammouths qui occupent presque tout le corridor médiatique au Québec. Dans un coin (on ne dit pas droit...) Quebecor et ses innombrables filiales, dont deux navires amiraux, TVA et Le Journal de Montréal, lockouté depuis bientôt deux ans. Dans l'autre coin (on ne dit pas gauche...), Radio-Canada, média d'État, et puis Gesca (dont La Presse), bras médiatique de l'empire Power Corporation. Leur alliance peut-être formalisée, en tout cas bien observable concrètement, fait que les chroniqueurs québécoriens parlent de «Radio-Gesca».

«J'ai l'impression que les choses se corsent au petit royaume des médias du Québec: il y a beaucoup d'acrimonie et d'agressivité entre les conglomérats et surtout entre les porte-parole plus ou moins officiels, notamment les chroniqueurs», observe Marc-François Bernier, professeur de journalisme à l'Université d'Ottawa. Il parle carrément de journalisme de propagande et de chronique libre-service.

«C'est de la bataille de ruelle, poursuit-il. Dans cette lutte, on ne respecte pas les trois grands principes du journalisme: la vérité [dans bien des cas], l'équité et l'intégrité. On ne dit pas tout, on attaque à répétition et on le fait pour des motifs qui ne sont pas toujours liés au droit du public à l'information et qui ont plutôt à voir avec l'entreprise et la corporation.»

Pierre Trudel, professeur à l'Université de Montréal, approfondit cette question. «Le public est-il vraiment intéressé par les critiques adressées d'un groupe de presse à l'autre de cette manière? demande le professeur du centre de recherche en droit public, spécialiste des communications. Rien ne nous indique que le peuple se passionne pour ces chicanes entre vedettes des médias.»

La servitude volontaire

L'intuition laisse croire au professeur Bernier que Quebecor serait plus agressive, ou à tout le moins plus active dans cette lutte, peut-être parce que ses médias occupent tellement de place. En tout cas, ses enquêtes par sondage lui révèlent que l'obligation d'autopromotion et la pratique de l'autocensure existent partout, avec une manière plus marquée chez les journalistes de Quebecor.

«Toujours taper sur le même clou, ce n'est plus de l'information, c'est du martelage de la part d'une brigade de chroniqueurs, dit-il alors. À la décharge du Journal de Montréal, il faut reconnaître que les chroniqueurs plus de gauche sont partis au déclenchement du lockout. Il ne reste que ceux de droite, qui chantent la même partition, selon un canevas commun. Le patron du conglomérat [Pierre Karl Péladeau] est un libertarien. Il a un problème philosophique avec Radio-Canada, qui demeure un concurrent économiquement. Il y a donc un contexte, comment dire, visqueux. Il y a une guerre à finir entre des conglomérats qui se détestent.»

Le professeur Trudel pointe alors vers l'appauvrissement généralisé du débat au Québec. «On a tendance à gratter les mêmes bobos ici, et du fait même à délaisser beaucoup de questions fondamentales, dit-il. Il n'y a pas beaucoup de perspectives pour renouveler la façon de penser, de voir, de manière très prévisible. On peut deviner à l'avance, à quelques mots près, ce que va écrire n'importe quel chroniqueur. En même temps, des enjeux importants sont ignorés et négligés, par exemple les questions environnementales ou la guerre en Afghanistan.»

Un effet pervers de la concentration

Les patrons eux-mêmes ne donnent pas l'exemple. Le magnat Pierre Karl Péladeau et le vice-président de Radio-Canada, Sylvain Lafrance, sont en procès parce que le second a reproché au premier de se comporter en «voyou». Certaines vendettas s'expliquent peut-être un peu par des motifs très particuliers, dont un mariage, un divorce et deux ou trois enterrements de carrière.

N'empêche, cette personnalisation doublée d'une pipolisation cache des causes structurelles beaucoup plus profondes. «Il n'y a pas assez de médias au Québec, résume le professeur Bernier. Au Canada anglais, il y a plus de diversité et les médias ne sont pas tous dans le même kilomètre carré au centre de Montréal.»

La décennie s'achève ainsi en réalisant les pires pronostics de ses débuts, quand Gesca et Quebecor se consolidaient. «On est rendu, après le Nouveau-Brunswick, l'État nord-américain où il y a le plus de concentration de la presse, dit le professeur Bernier. C'est assez inquiétant tout ça.»

Cela dit, il faut bien que les médias appliquent à eux-mêmes la doctrine sévère qu'ils réservent à (presque) tous. «Chaque média a ses angles morts, ses parts d'ombre qu'il ne va pas exposer, note alors M. Bernier. C'est correct que les autres braquent les projecteurs sur ces zones. Par contre, ici, au lieu d'avoir six ou sept groupes, on se retrouve avec un monde médiatique très polarisé autour de deux grandes coalitions qui se surveillent et se piquent sans cesse.»

Il donne alors l'exemple du livre Derrière l'État Desmarais: Power de Robin Philpot. Les journaux de Gesca, propriété de Power Corporation, n'en ont pas glissé un mot, ou alors très peu. De même, La Presse ne remet jamais en question la surprésence de ses commentateurs vedettes sur les ondes de la Première Chaîne de la radio d'État. Certains matins, on en compte deux ou trois à l'heure, ce qui fait beaucoup.

«Les gens de Quebecor ont raison de s'attaquer à cette alliance du privé et du public, dit le professeur Bernier. Si Radio-Canada pouvait se tenir à l'écart des autres médias, ça réglerait déjà un peu le problème. C'est une part de la solution: Radio-Canada devrait redevenir indépendante, cesser de faire la promotion des intérêts privés de Gesca et diversifier son bassin de collaborateurs, y compris en puisant chez Quebecor...»

L'analyste recommande finalement de prendre conscience des enjeux de cette bataille pour les réputations de tout un chacun, des médias comme des journalistes. «Au lieu de rester dans la bouette, il faudrait tenter de s'élever un peu. Ce n'est pas très glorieux ce qui se passe en ce moment.»

22 commentaires
  • Frédéric Jeanbart - Abonné 31 décembre 2010 01 h 13

    Les monopoles me font suer...

    Gesca et Québécor devraient se faire morceler. La "convergence" ou "concentration" des médias ne sont que des mots vides de sens, mais que l'on a eu soin de draper d'un voile positif sous des prétextes strictement et platement "pécuniers" en oubliant tout le reste, telle une doctrine issue de syllogismes... Ceci alors que la seule véritable expression pour en dépeindre les intentions serait "stratégie monopolistique", en soit bien déviante et négative face à nos prétentions de démocratie! Il ne suffit pas de changer les mots pour avoir l'air "correct", il faut que l'on se réveille en tant que citoyens et gouvernements responsables : les monopoles de marché, qui plus est dans l'information, sont anti-démocratiques et déviants. On le constate, on le voit, alors quoi, que faut-il de plus?!?...

  • helene poisson - Inscrite 31 décembre 2010 03 h 24

    Comme M. André Pratte, M. Martineau sert son maître

    Dans la page éditoriale de La Presse, le commentateur-cadre André Pratte défend de son mieux les positions politiques et les intérêts économiques de la famille Desmarais. Par ailleurs les journalistes syndiqués de La Presse exercent leur travail d'information en étant protégés par une convention collective.

    Cet équilibre précaire n'existe pas actuellement au Journal de Montréal. Après bientôt deux ans de lock-out, le stress commence à faire ses ravages. Avec un enfant dans ses bras, le comportement erratique de M. Martineau traduit bien cette tension.

    Les pressions plus ou moins subtiles de M. Péladeau ne doivent pas être plus faciles à subir que celles de la famille Desmarais, malgré les compensations financières. Mais dans les deux cas, la première victime est le droit du public à l'information. Voilà l'essentiel.

    Maillon de Québécor, Canoé a récemment été condamné à payer 100,000$ à Me Susan Corriveau pour atteinte à sa réputation. Suite à une chronique enflammée du populiste Martineau, un internaute a ''beurré'' juste un peu trop épais et sa réaction au réactionnaire de service de PKP n'a pas été filtrée. Connaissant l'amour du ''banquier'' pour son or et son argent, pas étonnant que M. Martineau veuille rembourser sa dette ''morale'' en salivant comme il le fait pour se faire pardonner Et si possible, éviter un retour au Messager de Verdun. Tant que le lock-out persiste, il n'a pas à se faire trop d'inquiétudes. Au pis-aller, après avoir si bien porté les valises, il pourrait toujours aller en ouvrir à la télé. ( Bien sûr, je parodie ici juste un peu le style de ''Je suis Richard Martineau'').

    Sérieusement, à l'occasion de la commission parlementaire de février, il serait temps de reprendre les pourparlers sur des bases rationnelles pour la pérennité de Québécor face à ses actionnaires institutionnels ( Caisse de dépot, fonds de retraite...etc) ou autres et pour la sauvegarde d'emplois garant

  • François Ricard l'inconnu - Inscrit 31 décembre 2010 05 h 30

    Le droit à l'information

    Si l’information est vitale à l’homme pour assurer sa survie en tant qu’individu et en tant qu’espèce, l’information est un droit.
    Le droit à l’information est le droit fondamental de l’individu et de la collectivité de savoir et de faire savoir ce qui se passe et que l’on a intérêt à savoir.
    Malheureusement, au nom de la liberté d'expression, on a dénaturé ce droit de savoir. La seule liberté d'expression qui existe aujourd'hui, c'est celle de publier telle ou telle publicité plutôt que telle autre.
    Avec les empires Desmarais et Péladeau,la liberté de la presse n’est plus la liberté d’un individu désireux de propager ses idées, c’est la liberté de l’appareil thermodynamique maintenant possédé par des groupes d’intérêts financiers mais ce n’est pas celle du contenu, la liberté de l’information.

    À New York, lors d’un banquet, le 25 septembre 1880, le célèbre journaliste John Swinton se fâche quand on propose de boire un toast à la liberté de la presse :
    « Il n’existe pas, à ce jour, en Amérique, de presse libre et indépendante. Vous le savez aussi bien que moi. Pas un seul parmi vous n’ose écrire ses opinions honnêtes et vous savez très bien que si vous le faites, elles ne seront pas publiées. On me paye un salaire pour que je ne publie pas mes opinions et nous savons tous que si nous nous aventurions à le faire, nous nous retrouverions à la rue illico. Le travail du journaliste est la destruction de la vérité, le mensonge patent, la perversion des faits et la manipulation de l’opinion au service des Puissances de l’Argent. Nous sommes les outils obéissants des Puissants et des Riches qui tirent les ficelles dans les coulisses. Nos talents, nos facultés et nos vies appartiennent à ces hommes. Nous sommes des prostituées de l’intellect. Tout cela, vous le savez aussi bien que moi ! »

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 31 décembre 2010 07 h 44

    Le mystère Laporte

    Comment il fait Laporte pour se maintenir? Pour ne pas être flushé par l'un des deux clans?

  • Normand Chaput - Inscrit 31 décembre 2010 10 h 31

    de la paresse des chroniqueurs

    Même au Devoir, j'ai l'impression de relire, semaine après semaine la même chronique de Payette, Bombardier, Francoeur etc.