Grands projets - Sans langage commun, les affaires ne peuvent être conclues

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Bernard Descôteaux, directeur du Devoir<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Bernard Descôteaux, directeur du Devoir

Si, d'ordinaire, relationnistes, journalistes, chercheurs et gestionnaires ne fréquentent pas les mêmes salons, ils ont toutefois profité à Lyon de l'occasion pour partager leurs connaissances et poser un regard croisé sur la communication.

Devenue complexe, étant donné l'étendue des possibilités et le contexte social actuel, la gestion de grands projets constitue aujourd'hui l'un des plus importants défis des organisations. Devant désormais composer avec un nombre grandissant d'intervenants qui demandent à être informés des processus, les gestionnaires de projet n'ont d'autre choix que de placer la communication au centre de leurs activités.

S'interrogeant sur les meilleures façons de faire, c'est sous le thème «Communication et grands projets: états des savoirs et prospectives» qu'une vingtaine d'intervenants ont articulé leurs réflexions. S'il n'y a pas de recette claire et unique qui garantisse le succès, il y a un changement de pratique au cours des années.

Et Bernard Descôteaux, directeur du Devoir, constate «à quel point la communication est une science, mais surtout un outil pour développer des messages. Ça n'a pas toujours été le cas. Il y a eu une époque où les promoteurs de projet faisaient de la communication en développant leur message de façon un peu instinctive. » Si, à une époque pas si lointaine, plusieurs projets avaient été réalisés au nom de la modernité, dans le contexte actuel, bon nombre d'entre eux ne seraient jamais menés à terme, tels notamment la tour montréalaise de Radio-Canada et l'aéroport international de Mirabel.

Acceptabilité sociale et...

Ainsi, la question de l'acceptabilité sociale doit être vue comme un gage de réussite. Et, rappelant le cuisant échec du projet du Casino de Montréal, Jean Savard, conseiller en planification pour la Ville de Montréal, a signalé que, au Québec, tenter de vaincre l'immobilisme par la polarisation des forces conduisait généralement à un cul-de-sac. «Plusieurs facteurs contribuent au succès ou à l'échec d'un projet: le financement, l'expertise technique, l'état du marché, la nature du produit, le prix de vente. Aujourd'hui, l'acceptabilité sociale est un facteur de risque comme les autres. [...] Il faut savoir que, dans les années 1990, les mouvements de contestation ont fait progressivement place aux mouvements de concertation. Ils se tournent davantage vers la concertation et rompent avec le schéma des luttes idéologiques. Le processus d'acceptabilité sociale, c'est une démarche qui s'appuie sur la notion de démocratie participative et qui s'inscrit dans cette mouvance.»

...gaz de schiste

Et si André Caillé, ex-président d'Hydro Québec et aujourd'hui président de l'Association pétrolière et gazière du Québec, était à Lyon, c'était pour expliquer que, à son point de vue, le messaging, une technique de communication évolutive visant l'acceptabilité sociale d'un projet, avait été déficient dans le dossier québécois des gaz de schiste.

Soulignant le contexte dans lequel le débat est né, M. Caillé a rappelé que les Québécois ont appris en 2008 que les sols de la province n'étaient pas dépourvus d'hydrocarbures, lorsque l'entreprise Junex, dirigée par M. Jean-Yves Lavoie, a fait la démonstration qu'on pouvait extraire ces ressources par le procédé de fracturation. «Ç'a causé une surprise générale. Le problème, c'est que la surprise, c'est à peu près la pire forme de messaging qu'on puisse faire. Surtout dans un contexte où, dans les régions voisines, aux États-Unis, un débat faisait rage sur le même sujet», s'est-il exprimé.

Après ce constat, il faudrait avoir un autre plan d'action pour assurer au Québec la suite des choses: d'abord s'appuyer sur un leadership fort, puis faire place à un messaging mieux articulé et plus adapté au développement durable, car un tel projet ne peut être couronné de succès sans que les entreprises informent convenablement les populations concernées.

Et Bernard Descôteaux de renchérir, car si le débat polarise la population québécoise, il y a eu maladresse du gouvernement et des entreprises gazières dans cette affaire: «On a voulu aller très très vite pour faire avancer l'exploitation des gaz de schiste, sans qu'on ait défini réellement le projet, sans qu'on ait défini un message ni même son porteur non plus. M. Caillé a parlé de l'importance de leaders dans un projet et je pense qu'ici on n'avait pas de leader.»

Et Pierre Jamet, directeur général des services pour le Conseil général du Rhône, de conclure deux jours d'échanges: «La communication, c'est une bonne chose à condition qu'elle ne soit pas synonyme de manipulation.»

***

Collaboratrice du Devoir