Communiquer plus pour se parler moins

Selon le géant suédois de la téléphonie sans fil, Ericsson, en décembre 2009, pour la première fois dans l'histoire de cette technologie, la transmission de données numériques, par l'entremise des téléphones cellulaires, avait été plus importante que la transmission de la voix.<br />
Photo: Agence Reuters Jessica Rinaldi Selon le géant suédois de la téléphonie sans fil, Ericsson, en décembre 2009, pour la première fois dans l'histoire de cette technologie, la transmission de données numériques, par l'entremise des téléphones cellulaires, avait été plus importante que la transmission de la voix.

La modernité, cette sympathique petite sournoise, n'est jamais avare de surprises et... de paradoxes, dont un des plus étonnants se tient depuis quelques années dans le creux de la main.

Oui, le téléphone cellulaire, avec ses promesses de liberté, ses rêves d'ubiquité, ses appels illimités (le soir et la fin de semaine) et surtout sa capacité à mettre instantanément les humains en communication, peu importe où ils se trouvent, a bel et bien donné le ton d'une grande révolution. Mais il est aussi sur le point de faire beaucoup plus encore en préparant doucement et subtilement la mort de... l'appel téléphonique.

La conséquence est savoureuse: à force de sonner, l'objet va réussir à sonner le glas de sa condition première. Les signes sont là. En décembre 2009, le géant suédois de la téléphonie sans fil, Ericsson, pour le nommer, a indiqué en effet que pour la première fois dans l'histoire de cette technologie, la transmission de données numériques, par l'entremise de ces petits appareils, avait été plus importante que la transmission de la voix. Cette balise importante sur la route de l'évolution humaine a été posée quelque part fin 2009.

Le détail est technique. Mais il vient aussi confirmer ce que plusieurs usagers de la téléphonie cellulaire savaient déjà: désormais, le «T'es où?» ne s'exprime plus seulement avec la parole, il s'écrit. Twitter, Facebook et leur résonance dans les espaces mobiles sont en partie responsables de la mutation en cours, tout comme les célèbres textos — les SMS, quoi — et les applications de géolocalisation qui permettent à tous les abonnés du sans-fil de répondre désormais à l'existentielle question en donnant simplement leur position géographique à la Terre entière. Il leur suffit d'activer pour cela une fonction dans ces outils de communication par écrit.

Au moment d'écrire ces lignes, d'ailleurs, un internaute annonce automatiquement sur son fil Twitter, par l'entremise de son téléphone intelligent: «Je suis à l'Ex-Centris» à Montréal. La veille, il était dans un bar branché de la métropole, puis il est allé dans un restaurant branché de la même métropole. La planète est certainement contente pour lui.

La parole a depuis toujours distingué l'humain dans le tableau des espèces en affirmant sa profonde complexité. Le fait qu'il soit en train de la perdre, dans son rapport à l'autre, devrait en faire autant.

Dans tous les groupes d'âge, la voix dans le téléphone résonne de moins en moins, indiquait en octobre une étude du traqueur de tendances Nielsen. Sauf chez les gens de 54 ans ou plus. L'usage du message-texte, lui, va en grandissant dans toutes les franges de la population, avec une prédominance chez les jeunes de 13 à 24 ans, collectivement responsables de la plus grande part des volumes de textos qui s'échangent chaque mois aux États-Unis.

On s'arrête et on contemple l'ampleur du phénomène: un adolescent moyen, au pays de Barack, génère en moyenne 3339 messages-textes par mois, soit environ six par heure de veille. À l'inverse, le même ado consacre 1,4 minute par heure à parler dans un téléphone, près de deux minutes si c'est une adolescente.

Au-delà du son et surtout du petit plaisir en «voix» de disparition de se frotter à la vibration réconfortante de cordes vocales, le téléphone cellulaire est donc de plus en plus appréhendé par cette génération, et celle qui l'a précédée, comme un outil pour envoyer des photos et des vidéos pris sur le vif (62 %), pour se perdre sur la Toile (49 %), mais aussi pour télécharger des logiciels et envoyer des courriels et des textos (38 %), poursuit l'étude. Les activités non vocales sont considérées comme plus pratiques et plus efficaces.

Ceci expliquant cela, jeudi dernier, les trois quarts des adolescents américains ont dû en effet envoyer des messages-textes pendant leur repas de Thanksgiving. C'est en tout cas ce qu'annonçait plus tôt dans la semaine une étude de la boîte de communication Group SJR de New York. La boîte en question ajoutait d'ailleurs qu'en planifiant ce geste, discrètement, sous la table ou pas, ces ados trouvaient dans une proportion de 62 % que la chose n'était pas socialement acceptable.

Il y a donc finalement un peu d'espoir: la perte du langage n'implique pas toujours la perte de la lucidité.

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