De Montaigne à Twitter, on n'invente jamais rien

Nemesis, le trente et unième roman de Philip Roth, qui vient de paraître en anglais, raconte les ravages de la poliomyélite sur une communauté de Newark (New Jersey) au cours de l’été 1944.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) HOUGHTON MIFFLIN HARCOURT, NANCY CRAMPTON Nemesis, le trente et unième roman de Philip Roth, qui vient de paraître en anglais, raconte les ravages de la poliomyélite sur une communauté de Newark (New Jersey) au cours de l’été 1944.

C'est aussi désespérant que rassurant: on n'invente jamais rien. Ou si peu. En prendre conscience permet de garder la tête froide et de relativiser notre génie. Le cas échéant, Internet se charge de rafraîchir la mémoire des oublieux.

Nemesis, le trente et unième roman de Philip Roth, qui vient de paraître en anglais, raconte les ravages de la poliomyélite sur une communauté de Newark (New Jersey) au cours de l'été 1944; l'espoir, la panique, l'angoisse, la souffrance, celle des enfants plus encore que celle des adultes, sont évoqués à travers le dévouement du jeune responsable d'une aire de jeux, ses dilemmes entre désir et devoir, ses cas de conscience face à cette tragédie qui le mène à faire front contre le Mal au moment où une autre guerre décime des hommes.

Un air de déjà vu

Une épidémie dans une cité portuaire sur fond de Seconde Guerre mondiale, cela vous rappelle quelque chose? La Peste, d'Albert Camus, et les effets du fléau sur la population d'Oran. De l'histoire ancienne pour Philip Roth. À ses débuts, en 1957, il avait soumis à Saul Bellow le premier jet d'une nouvelle marquée par sa lecture éblouie de cette oeuvre; son maître et ami, qui ne partageait pas son admiration pour Camus, l'avait mis en garde contre la tendance à réduire un roman à une idée et à s'y tenir.

N'empêche que cette inspiration inavouée n'aurait pas été remarquée si le blogueur Mike Ettner ne l'avait soulignée, si Elaine Showalter ne l'avait analysée sur le blogue de la Library of America et si Twitter ne l'avait aussitôt relayée. Ainsi vont les choses désormais. Nemesis n'en est pas moins un roman parfaitement «made in Roth». Et comme les nouvelles vont de plus en plus vite, avant que quiconque ne se risque à exiger de l'Américain qu'il paie clairement sa dette au Français, le romancier J. M. Coetzee, qui consacre un long article à son livre dans The New York Review of Books, rappelle celle contractée par le Camus de La Peste (1947) à l'égard du Daniel Defoe du Journal de l'année de la peste (1722)...

Récupération abusive


Tout se ligue pour nous faire comprendre qu'en littérature, dès lors qu'une idée et non une forme gouverne la naissance d'un roman, on n'invente jamais rien. Et même une forme, parfois... Savez-vous pourquoi Montaigne est soudainement revenu dans l'air du temps depuis peu aux États-Unis? Parce qu'on veut voir dans les Essais (1580), exploration à sauts et à gambades d'un moi face au monde, la géniale préfiguration des blogues, sites personnels, affichages au mur et autres journaux intimes en ligne, ainsi que l'écrit Sarah Bakewell un peu partout sur la Toile après l'avoir exposé dans son livre How to Live - A Life of Montaigne in One Question and Twenty Attempts at an Answer (400 pages!), encensé par les meilleurs journaux.

À quoi tient un regain de popularité littéraire! À une récupération abusive au profit d'une conception assez extensive du simple narcissisme (Montaigne en saint patron de Facebook, on aura tout lu...).

Ce n'est d'ailleurs pas la première tentative, puisque Twitter a fait de Félix Fénéon (1861-1944) son pionnier au motif que ce grand critique est également l'auteur de nouvelles en trois lignes qu'il publia en 1906 dans Le Matin; réunies en volumes (Le Petit Mercure), ces brèves bien dans sa manière, issues de simples dépêches relatant des faits divers, demeurent un classique du haïku à la française: «Rattrapé par un tramway qui venait de le lancer à dix mètres, l'herboriste Jean Désille, de Vannes, a été coupé en deux.» Ou encore: «Allumé par son fils, 5 ans, un pétard à signaux de train éclata sous les jupes de Mme Roger, à Clichy: le ravage y fut considérable.» Las! S'étant aperçu qu'elles étaient longues chacune de cent à cent trente signes, un éditeur américain avisé les fit traduire, les publia et les lança, devinez comment? En créant un compte Twitter, Novelsin3lines, qui expédie chaque jour à ses correspondants un fragment de Fénéon.

Créer la rumeur

Les éditeurs de Decision Points, les Mémoires de George W. Bush, croyaient, quant à eux, avoir tout prévu en investissant discrètement réseaux sociaux, blogues spécialisés et comptes Twitter afin de créer une rumeur favorable à un livre prometteur en révélations.

C'était sans compter avec l'immaîtrisable, en l'espèce les détecteurs de plagiat, ces logiciels utilisés par les lycées et les universités. Passés à cette moulinette par des internautes, ses souvenirs se sont souvent révélés avoir été vécus par ses collaborateurs, par des journalistes, des essayistes ou des biographes (et même Bob Woodward!). Mais pas par l'ex-président. Son ouvrage s'est avéré truffé de phrases déjà lues texto ailleurs. Enfin, texto, façon de parler. Le prolifique historien connu sous le pseudonyme de G. Lenotre (1855-1935) n'agissait pas autrement. À un confrère qui s'en indignait, un sage répondit: «Après tout, que fait-il? Il prend du tien, il prend du mien et il signe Lenotre...»