Médias - Cinq intellos au chevet des téléromans québécois

Une fois, j'ai soupé avec des intellos. Des vrais, des gros. Entre la poire et le fromage, j'ai osé parler un peu de Seinfeld, des Simpson et de Six Feet Under aussi. Les trois super S, indispensables pour comprendre un peu la société américaine contemporaine. Les doctes convives ne connaissaient pas ces chefs-d'œuvre (du point de vue du vulgum pecus), mais pouvaient discourir sans fin sur des longs métrages polonais. Bizarre.

Il y a heureusement des contre-exemples. Marcel Gauchet, un des intellectuels français les plus respectés du moment, a déclaré publiquement sa passion pour certaines téléséries, dont Lost, qu'il a comparée, pour ses qualités narratives et sa popularité, aux meilleurs feuilletons du XIXe siècle. J'en connais en chaire qui s'y sont mis depuis. Bravo.

Tout ceci pour se réjouir du dossier central publié dans le dernier numéro de la revue Argument (vol. 13, no.1). La publication rassemble cinq textes de penseurs sous le litre «Le Québec au miroir de ses téléséries». Sauf erreur, et comme le dit l'introduction du dossier, le dernier exercice semblable de la part d'une revue sérieuse remonte à 1982, quand Liberté avait publié des réflexions d'écrivains et d'essayiste sur la télé sous un titre-pamphlétaire: «Faut voir ça?»

Des narcissiques obsédés

Argument a demandé à de «fins observateurs de la société québécoise et amateurs du genre de choisir une télésérie et de nous faire part de leurs réflexions à son sujet». Cinq productions passent au crible: Trauma, Les Invincibles, C.A., Tout sur moi et Minuit, le soir. Ce qui en ressort fait souvent pitié, non pas à lire, mais à constater. Enfin, pour autant que ces productions témoignent de leur contexte d'origine, de leur société, la leur, la nôtre.

Deux fils analytiques bien entremêlés traversent la trentaine de pages du dossier. Le premier concerne la montée triomphante de l'hyperindividualisme dans ces séries contemporaines, souvent peuplées d'anciens jeunes incapables de devenir adultes, des narcissiques obsédés par les banalités affligeantes, soumis à une conception de la liberté qui se résume le plus souvent à multiplier les baises. C'est la tyrannie du je-me-moi, tout de même sous perfusion consumériste. Le second fil traversant ces séries concerne le refus de l'engagement social ou politique. Cette absence de considération pour la société se vérifie même quand le sujet l'appelle. Ce qui n'empêche pas la qualité des productions, on se comprend.

En analysant Les Invincibles, Helen Faradji, rédactrice en chef du site de la revue 24 images, découvre par exemple une vision «conservatrice, pour ne pas dire réactionnaire», de la société plutôt que la série libertaire que beaucoup ont cru regarder. «Bien plus qu'un portait générationnel ou qu'une énième variation du discours sur cette jeunesse incapable d'engagement, Les Invincibles fait d'abord un constat terrible sur la société québécoise, soit celui d'une structure hypercontraignante qui exige de tout un chacun de faire preuve de conformisme», écrit-elle en citant le cas type du personnage de Lyne-la-pas-fine, qui veut réussir sa vie en contrôlant tout, son chum comme son intérieur domestique.

Des diplômés analphabètes

Les séries C.A. et Tout sur moi en rajoutent avec leur portrait d'un Plateau (ou d'une tension avec ce quartier branché de Montréal, dans le premier cas) peuplé de gâtés gras dur incapables d'engagement réel. «Quelque peu éternels adolescents, [les personnages de Tout sur moi] sont pourtant déjà revenus de tout et, malgré des carrières intéressantes et un succès populaire, ils agissent comme s'ils ne faisaient pas partie de cette société qui pourtant les aime et les admire, note la politologue Catherine Côté, de l'Université de Sherbrooke. On pourrait même dire que les personnages sont en fait à l'image du Québec qui se considère comme perdant alors même qu'il est pétillant et plein de ressource.» La professeure, par ailleurs admiratrice de l'humour et de l'autodérision fondamentale de la série, ajoute que «ce déni d'appartenance à la société n'est pas étranger à leur quête perpétuelle d'identité».

De même, en s'intéressant à Trauma, campé dans un hôpital, haut lieu de tous les enjeux sociopolitiques depuis des années, le sémiologue Pierre Barrette note l'hyperesthétisation d'une médecine pour ainsi dire hors du monde réel par une série réputée très léchée. Il relie cette option à un déni des enjeux politiques au profit d'une «faitdiversification» de la réalité médicale.

L'historien Éric Bédard, lui, découvre dans Minuit, le soir un étalage constant des errances et erreurs du Québec contemporain, qui produit des analphabètes et des incultes diplômés tout en faisant nettoyer les latrines à des immigrés suréduqués. «Dans le Québec de Minuit le soir, on ne se questionne jamais sur ces dysfonctionnements graves, écrit le professeur Bédard. On ne critique pas les politiciens ou les fonctionnaires pour leurs mauvais choix de gestion, ni la génération précédente pour ses choix. [...] Aucun apitoiement, aucune jérémiade, aucune déception: on prend acte de la dureté de la vie et on tente de tirer le meilleur parti des circonstances.»

Et l'amour, qui devait sauver tout ça, tourne à la catastrophe, partout. Déprimant. Il y a de quoi éviter les soupers d'intellos, finalement...
2 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 6 novembre 2010 18 h 17

    Pas seulement dans les téléromans.

    Prochainement, il y aura divers documentaires sur l'armée. Mon intérêt pour ces documentaires sera de savoir s,il n'y a pas de propagande subliminale pour amener les gens à avoir une opinion positive de l'armée. Je ne sais pas, mais se cache peut-être derrière cela des gens qui voient dans leur boule de cristal une préparation des gens à faire accepter à la population d'aller à la guerre. Il y a l'économie qui va mal et stagne. Une guerre et la propagande pour la faire accepter par la population pourrait mettre du bois dans la fournaise de la locomotive?

  • France Marcotte - Inscrite 7 novembre 2010 08 h 47

    Pilule amère

    Le plus déprimant, n'est-ce pas de penser qu'on aurait aussi bien pu ne pas avoir ce son de cloche de nos intellectuels. On aurait alors continué à regarder les téléromans en gommant le malaise qu'on ressent parfois sans pouvoir le définir: cette hyperesthétisation par le traitement léché de l'image, cette incompréhension de voir des gens choyés qui n'arrêtent pas de souffrir et dont l'amour dont ils sont gavés les laisse froid et si peu reconnaissants. "...ce déni (qu'on observe) d'appartenance à la société n'est pas étranger à leur quête perpétuelle d'identité", dit la politicologue Catherine Côté. Et l'idée que les téléspectateurs se gavent d'un téléroman qu'ils perçoivent comme "libertaire" alors qu'il serait en réalité "réactionnaire" donne froid dans le dos. C'est un peu comme de faire passer un produit toxique en l'écrasant dans du miel. Je comprends qu'on enfouisse cet article dans les replis du journal.