L'art de promouvoir un reportage

L'ombudsman de Radio-Canada juge que l'émission Enquête n'a pas fait preuve de «malhonnêteté» en «s'appropriant comme étant la sienne une histoire exclusive de la Gazette sur les actes pédophiles de certains frères de Sainte-Croix», comme le lui reprochait le journal montréalais. Dans un verdict rendu mercredi, Julie Miville-Dechêne écrit que «The Gazette est suffisamment mentionné dans la promotion du reportage pour écarter cette allégation».

Elle précise par contre avoir relevé des «inexactitudes quant au choix des mots» dans le reportage et surtout dans la promotion de l'émission. «Des mots et des expressions qui pouvaient laisser croire que Radio-Canada avait l'exclusivité de certaines informations pourtant déjà publiées dans The Gazette.» Cette pratique douteuse est liée à une «stratégie de mise en marché».

Cette opinion ferme un rare dossier interne impliquant une dénonciation de Radio-Canada par un média. Un grief semblable a aussi été déposé auprès du Conseil de presse du Québec, le tribunal d'honneur de la profession.

La reporter Sue Montgomery a porté plainte auprès de l'ombudsman le 4 octobre dernier. Elle avait publié le 6 décembre 2008 un long dossier («Brothers Stand Accused») sur les actes pédophiles commis par des frères du collège Notre-Dame. Un travail de fond qui lui a valu un prix Judith-Jasmin de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

Selon Mme Montgomery, le reportage de Normand Grondin («Silence religieux») de l'émission Enquête diffusée le 30 septembre 2010 reprenait l'essentiel de son travail sans l'attribuer proprement.

«Ma plainte porte principalement sur le fait que Radio-Canada, dans sa promotion et dans le reportage même, laissait entendre qu'il s'agissait d'une "exclusivité", qu'on avait "mis au jour", "révélé", "obtenu" des choses qui n'avaient jamais paru auparavant, a écrit Mme Montgomery dans sa lettre à l'ombudsman. J'estime que c'est malhonnête et carrément mensonger. D'après ce que j'ai vu, il n'y a rien dans leur reportage qui ne se trouvait pas déjà dans le mien. En fait, il y avait plus de détails dans le mien que dans le leur.»

Le directeur des émissions d'affaires publiques de Radio-Canada a vite répondu à Mme Montgomery. Il a dit regretter «sincèrement» que la promotion du reportage l'ait «heurtée à ce point». Il a ensuite expliqué les démarches journalistique et promotionnelle liées au reportage. «Nous apportions suffisamment d'éléments nouveaux pour que l'histoire soit remise dans l'actualité», écrit Pierre Sormany, une prétention que la journaliste a à son tour balayé en parlant d'une simple mise en image de ses mots.

Dans son jugement, l'ombudsman démêle finement le mien du tien dans cette controverse. Elle rappelle les formules évoquant l'exclusivité dans les documents promotionnels de Radio-Canada, mais elle prouve aussi que M. Grondin, comme l'animateur d'Enquête Alain Gravel ont attribué la primeur à The Gazette dans quatre de leurs six interventions promotionnelles à la radio et à la télévision.

«Radio-Canada, tout comme les autres médias traditionnels, se démène pour conserver ses téléspectateurs à l'heure où l'information n'est plus le monopole des médias et où l'auditoire est de plus en plus fragmenté, note finalement l'ombudsman en contextualisant cette controverse. Un organe de presse ne peut plus se contenter de rapporter les nouvelles qui circulent partout. Il doit offrir quelque chose de plus. D'où le risque de surenchère dans le vocabulaire employé pour vendre une histoire. [...] Cette stratégie de mise en marché est peut-être une question de survie, mais elle ne devrait pas se faire au détriment des règles d'exactitude en journalisme.»