Médias - Une drôle de bibite à Radio-Canada

Patrick Beauduin est le nouveau grand patron de la radio de Radio-Canada.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Patrick Beauduin est le nouveau grand patron de la radio de Radio-Canada.

Une onde de surprise intriguée a accompagné cette semaine l'annonce de la nomination de Patrick Beauduin comme grand patron de la radio de Radio-Canada. Dans son milieu, on parlerait d'un beau coup de pub, d'un geste public et publicitaire qui porte et qui marque. Parce qu'en voilà un drôle de zig pour se retrouver là. Il entrera en fonction début décembre.

Patrick Beauduin, né et formé en Europe, arrivé ici il y a quinze ans, est encore pour quelques semaines vice-président principal, chargé de la création de l'agence de publicité Cossette. Il a aussi participé à la création du diplôme supérieur en communication marketing à HEC, où il enseigne toujours. On l'entend régulièrement comme chroniqueur dans les médias et il siège à des conseils d'administration artistiques, dont ceux du Conseil des arts, de la compagnie de danse Marie Chouinard et du Festival TransAmériques.

On répète: une drôle de bibite, capable de passer de la création de la campagne de «communication convergente™» des restaurants McDonald's à l'administration d'une troupe artistique d'avant-garde, et à la direction de la radio d'État. Comment ceci compose-t-il avec cela?

«Il y a une partie de l'explication que je ne connais pas: elle est dans la tête de Sylvain Lafrance», dit M. Beauduin en entrevue téléphonique au Devoir, faisant référence au vice-président principal de Radio-Canada, celui qui l'a embauché. «Il ne m'a pas tout dit. Mais c'est vrai, dans l'historique de cette grande marque, les hauts postes vont généralement aux gens qui ont grandi dans l'entreprise. C'est normal étant donné la spécificité de ce produit. Mais je ne suis pas un inconnu non plus à Radio-Canada. Ça fait plus de dix ans que je collabore à des émissions comme chroniqueur.»

«Marque» et «produit»: son vocabulaire témoigne d'un ancrage assumé dans une discipline précise où il a notamment appris à maîtriser «les enjeux de la révolution numérique en cours qui affecte la radio comme tous les médias», résume-t-il. Une révolution est en marche et Patrick Beauduin n'est pas précisément un contre-révolutionnaire.

«C'est un peu ma marque de commerce de réfléchir à l'orientation des médias, et particulièrement aux contenus par rapport à l'explosion des plateformes, poursuit-il. Mais quand on s'appelle Radio-Canada et qu'on fait les audiences qu'on fait, il n'y a pas de quoi se poser des questions dramatiques. Cette radio va très, très bien. Les scores de Radio-Canada rejoignent d'ailleurs ceux des autres radios publiques dans le monde. Une des raisons de cela, à mon avis, c'est que les radiodiffuseurs publics deviennent un des derniers refuges de l'information et de la culture au sens noble du terme. Dans la multiplication des plateformes commerciales, c'est une exception dont la démocratie a besoin.»

Serpents et échelles


On connaît la rengaine des intellos-critiques. L'émission Desautels demeure l'exception surélevée au quotidien de la Première Chaîne. Présent dimanche, Les Années-lumière ou Samedi et rien d'autre montent les échelles le week-end. Par contre, d'autres émissions glisseraient sur les serpents, avec du service, du people et des reprises à toutes les cases. Espace Musique s'épivarde dans les genres musicaux, mais ne parle jamais arts et culture. Franchement, les autres radios publiques, celles des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France ou de l'Allemagne, offrent autre chose à leurs honnêtes citoyens-contribuables cultivés.

«Laissez-moi arriver à Radio-Can pour affiner mon diagnostic, commente le nouveau directeur général. France Culture ou PBS sont sur des territoires très pointus. À côté de France Culture, il y a France Inter ou France Musique. Nous, nous avons deux grandes chaînes. La Première donne de l'information au sens large, avec un rôle civique extrêmement important. Espace Musique, son nom donne le ton. Avec le numérique, on peut aller plus loin, vers le plus pointu. On le voit avec Bande à part. Je regarderais donc vers l'avenir pour dire qu'il y a un énorme potentiel. Les critiques, je ne les prends pas comme des constats qui sclérosent, mais comme des stimulations pour une entreprise qui fait déjà très bien. Le Bigot fait 37 % d'audience le dimanche avec Jean Fugère qui parle de livres pendant vingt minutes, André Champagne qui parle d'histoire pendant vingt minutes et une entrevue sur le Big Bang, comme on en a entendu une récemment. Après, Joane Arcand fait deux heures d'actualités nationales et internationales. C'est remarquable, et il y a quand même du stock.»

Il promet surtout de multiplier les occasions de diffusion. «Le coeur des contenus devient numérique. Les contenants, les tuyaux, subsistent, mais avec des points de contact. La radio, elle, n'a pas de contrainte de support depuis ses origines. Elle demeure extraordinairement flexible et le consommateur exige cette adaptation constante par rapport aux contenus, aux formats, aux moments.»

M. Beauduin forge alors l'exemple concret d'une émission sur l'Afghanistan écoutée sur iPhone. Des applications devraient permettre de visualiser une carte du pays ou d'obtenir une biographie des personnes interviewées. Une «toune» d'Espace Musique serait accompagnée d'une entrevue avec le chanteur ou d'une proposition de visionnement d'un vidéo sur YouTube.

«C'est un élargissement de l'expérience radiophonique en tenant compte de la façon dont les auditeurs la consomment. Ça ne veut pas dire qu'on va faire de la télé à la radio. Ça veut dire qu'on va enrichir le contenu propre à ce média. Et la planète est à nous: les possibilités semblent illimitées.»

M. Beauduin jure par contre que, même si Cossette a comme client le journal La Presse depuis des années, son passage à Radio-Canada ne favorisera pas ce média, déjà réputé pour être surreprésenté en ondes. «Je connais bien du monde à La Presse comme au Devoir, réplique-t-il. Je pourrais renvoyer l'argument: je connais bien Josée Boileau, la rédactrice en chef du Devoir, est-ce que ça veut dire qu'en arrivant à Radio-Canada je vais changer des alliances? Je ne travaille pas comme ça. Je garde mon indépendance.»

La drôle de bibite précise aussi ne pas s'engager sur cette nouvelle voie professionnelle par dépit, bien au contraire. Il ajoute ne pas quitter un navire en perdition, même si l'agence Cossette a perdu beaucoup de plumes avec la crise économique, 45 % de sa valeur en fait. Depuis sa prise de contrôle par une compagnie américaine l'an dernier, elle a fermé son bureau de New York, perdu le contrat de Bell Canada, licencié des dizaines d'employés.

«Ça n'a rien à voir avec ma décision, dit-il finalement. Sinon, je serais parti il y a un an, au moment de la vente de l'entreprise. J'ai fait un choix de passion et je suis dans un très grand état d'excitation.»