Médias - L'affaire al-doura

Photo: Agence Reuters

Le 30 septembre 2000, le journal télévisé de la chaîne France 2 diffusait un reportage de moins d'une minute semblant montrer la captation en direct de la mort de l'enfant palestinien Mohamed al-Doura, sous les balles de soldats israéliens, dans les bras de son père blessé. L'image des deux innocents (tapez «al-Doura» dans Google) a vite fait le tour du monde et contribué à remettre le feu à la poudrière et au déclenchement de la deuxième intifada. Mohamed est devenu un héros-martyr, cité dans les vidéos de propagande d'al-Qaïda. Des rues et des places portent son nom jusqu'en Afrique. Les manifestations anti-israéliennes ramènent constamment cette histoire, y compris au Canada.

Seulement, cette image phare des dernières décennies, vue et revue, est fausse et archifausse, selon Philippe Karsenty, qui mène un combat depuis des années pour faire reconnaître cette mise en scène réputée. Ce combat qui passionne les médias français et internationaux est devenu la lutte de sa vie. Il accepte un parallèle avec l'affaire Dreyfus, une erreur judiciaire sur fond d'antisémitisme qui a déchiré la France il y a 100 ans.

«Je pense que c'est beaucoup plus grave que l'affaire Dreyfus, mais que dans cette histoire, Dreyfus, ce n'est pas moi, mais l'État d'Israël, dit M. Karsenty, interviewé cette semaine au Devoir. Dreyfus, c'est un petit juif qui est envoyé à l'île du Diable. Mais c'est surtout un révélateur de la société française. Cette nouvelle affaire montre l'hostilité générale à l'État d'Israël et comment les gens sont prêts à croire ces choses-là pour continuer à diaboliser Israël.»

Ancien financier, maire adjoint de Neuilly-sur-Seine depuis 2008, M. Karsenty était à Montréal cette semaine pour présenter son dossier. Il a prononcé des conférences à l'invitation de Point de bascule, un groupe de pression contre «l'islam radical». Le pourfendeur de la désinformation aurait déjà présenté une centaine de fois dans le monde son power-point sur la manipulation médiatique de l'affaire al-Doura. Il y voit «un combat pour l'histoire et pour la démocratie». Il ajoute que cette histoire a «foutu le feu» et qu'il a décidé de faire connaître la vérité contre ceux qui la nient. «C'est peut-être une thérapie pour me prouver que je ne suis pas fou», lâche-t-il en rigolant.

Intox nauséabonde

Il étale ses preuves une à une. Tout y passe, des moments avant la présumée fusillade jusqu'aux images finales. Le montage de France 2 dure moins de 55 secondes tandis que les rushes fournis par le caméraman palestinien s'étalent sur plusieurs dizaines de minutes. On y voit l'enfant «mort», après la fusillade, lever le coude, tourner la tête et tenir sa jambe suspendue du sol. Un documentaire allemand a fouillé et décortiqué les contradictions apparentes du reportage et confronté des «témoins». Des tribunaux français ont jugé la question de la liberté d'expression liée à cette embrouille.

La cause semble donc entendue? Pas vraiment. Le reporter visé par la grave accusation, le correspondant Charles Enderlin, vient tout juste de publier un livre sur l'affaire, Un enfant est mort (Don Quichotte éditions), dans lequel il persiste et accuse M. Karsenty d'agiter la théorie du complot et de faire le jeu de la droite antipalestinienne. M. Enderlin est installé en Israël depuis quarante ans et il demeure un des correspondants de la région les plus respectés. Il a été appuyé par des centaines de collègues qui ont signé une pétition. Ses partisans ont aussi de bons arguments, à commencer par le simple fait que, selon la théorie du «bidonnage», des dizaines de personnes se seraient prêtées au jeu de la manipulation, comme sur un plateau de cinéma. En plus, les institutions juives officielles, à commencer par l'État hébreu et l'armée israélienne, restent de glace devant la thèse de la grande manipulation.

Les arguments des deux côtés remplissent déjà des étagères. D'autres seront à même de juger l'intox nauséabonde qui n'en finit plus des deux bords. Chose certaine, elle montre la difficulté de la presse (française et autre) à traiter de cette région du monde sans tomber dans un nid de vipères. La mobilisation autour du reportage litigieux monopolise une galaxie impressionnante où s'allient contre nature des reporters et des partisans du complot, des néoconservateurs américains et des gauchistes français, des ultrareligieux israéliens et des groupes antireligieux dénonçant la complaisance des médias occidentaux envers l'islamisme et le terrorisme. Le fait que MM. Enderlin et Karsenty sont juifs tous les deux complexifie encore le dossier.

«Ce n'est pas uniquement une affaire Dreyfus contre l'État d'Israël, c'est une affaire contre la société française, dit encore le fauteur de trouble. À l'époque, au début du XXe siècle, le pouvoir le plus puissant, c'était l'armée. Ç'a été le challenge de l'époque de remettre en question cette institution. Maintenant, le premier pouvoir en France, ce sont les médias. Les ministres passent, les médias restent...»

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