Souvenirs de la rédaction - Un vieux pro en renfort

Jean Francœur, à son départ du Devoir en 1992<br />
Photo: Source: Claude Guimond Jean Francœur, à son départ du Devoir en 1992

Depuis cent ans, ils ont été nombreux les journalistes qui, à titre de reporters, de pupitreurs, de photographes ou de cadres de l'information, ont façonné Le Devoir. Mais eux, qu'ont-ils retenu de leurs années au journal? Chaque vendredi, jusqu'au début de l'automne, des anciens nous racontent.

J'ai débuté au Devoir à la fin de février 1965. Un dimanche après-midi, le premier d'une longue série... J'ai gravi l'escalier assez raide, qui fleurait bon l'encre d'imprimerie, jusqu'à l'étage d'un vieil immeuble de la rue Notre-Dame (depuis longtemps démoli). Un couloir sombre menait à la salle de rédaction qui logeait tout au fond.

Le directeur de l'information m'accueillit. C'était Michel Roy. Il me serra la main en disant sa joie d'accueillir en ma personne «un vieux pro en renfort». Sa remarque me fit tiquer. Certes, je bourlinguais depuis une dizaine d'années dans les eaux parajournalistiques, mais je n'avais pas encore tâté du quotidien. Le médium m'intimidait un peu.

À cette époque, il n'y avait pas de filière d'initiation pour le nouvel arrivant. On lui assignait une table de bois blanc, une chaise droite, une machine à écrire sans doute achetée d'occasion, quelques crayons, une rame de papier. On vous indiquait aussi le chemin du petit endroit. Ajoutez-y un appareil téléphonique, et vous étiez «opérationnel».

En attendant ma première affectation, j'eus tout le loisir d'observer mon nouvel environnement de travail. Il était sordide. Des murs lépreux, des fils et des tuyaux sortant de partout et ne menant nulle part, ne transportant rien. Pour éclairage, des ampoules suspendues çà et là, sans abat-jour. De «jour», il n'y en avait guère à «abattre», venant de quatre fenêtres qui donnaient sur une cour intérieure avec porte cochère. Le tout dans un épais brouillard alimenté par la combustion simultanée d'une bonne vingtaine de cigarettes, de pipes ou de cigares. Tout était permis. Un décor à la Dickens où il ne manquait que les pupitres à cylindre, les manchettes noires, les visières vertes et les plumes d'oie.

Ma seule ambition: écrire un premier article.

Mais voilà un des aspects les plus déconcertants de ce métier: l'oisiveté. On aurait pu imaginer que dans un si petit journal, et si peu doté en personnel, tout le monde devait prendre les bouchées doubles. Erreur! Car justement, si un quotidien n'avait pas à toute heure du jour quelques journalistes à se tourner les pouces, ce journal raterait tout, et des meilleures, faute de n'avoir personne à «mettre dessus». Même au New York Times il y a une foule de reporters, parfois très spécialisés, qui se curent les ongles en attendant que le Titanic heurte un iceberg au large de Terre-Neuve...

Repiquer

Je reçus enfin ma première affectation: un repiquage. J'ignorais tout de la chose, même le mot, sauf en matière de jardinage.

Faute de moyens, Le Devoir ratait parfois des événements. Surtout les week-ends. Il fallait les repiquer le dimanche. Il le fallait pour la suite du monde, car ce journal était alors le principal outil de référence pour les universitaires, historiens et autres politologues.

On avait donc manqué une allocution d'un certain René Lévesque, alors ministre libéral, devant des étudiants des HEC. Son sujet? Je vous le donne en mille: l'État, principal levier économique de la société québécoise. Je devais m'en tirer en compulsant les dernières éditions des autres journaux pour en broder un résumé approximatif et vraisemblable des propos de notre ministre des Ressources naturelles.

Ma copie remise au desk, il me tardait le lendemain de la relire imprimée noir sur blanc. Une surprise m'attendait. C'était bien mon texte, mais, de toute évidence, des collègues plus doués et plus expérimentés que moi étaient passés par là. L'orthographe de quelques mots avait été corrigée; telle phrase boiteuse redressée; un détail essentiel ajouté pour éclairer l'ensemble; une erreur de fait finement rectifiée; une expression fautive remplacée par le mot juste; deux ou trois anglicismes biffés... Le tout avait fort belle allure!

Tout de même, c'est un peu penaud que ce lundi-là je revins au journal, portant en écharpe l'amour-propre meurtri du vieux pro qu'on avait cru embaucher.

Ce fut ma première leçon de choses. Au Devoir dirigé par Claude Ryan, on prenait vite la mesure de sa taille; on constatait vite qu'on était au mieux... perfectible.

La une en été

J'aurai par la suite une deuxième occasion d'en faire l'expérience, et cela, de façon autrement amère. Deux ans plus tard, en effet, j'eus la témérité de briguer le poste de directeur de l'information, poste devenu libre après que Michel Roy eut demandé d'en être relevé. Autant dire la pire décision de mes quarante ans de vie professionnelle.

Le mauvais sort voulut que je prenne mes fonctions un dimanche après-midi (encore), un dimanche de la mi-août cette fois, alors qu'il ne se passait rien, nulle part. Le monde entier se prélassait sur le site de la Terre des Hommes qui battait son plein.

Je dus me rabattre sur les quelques téléscripteurs dont le journal disposait. Après en avoir rempli tout l'espace laissé libre par notre service de publicité, à quelques minutes de l'heure de tombée, je m'avisai que je n'avais encore rien mis de côté pour la première page, que j'avais d'ailleurs oubliée. Aucune des nouvelles que j'avais eues sous les yeux ne m'avait paru digne d'un tel traitement! Ainsi, en proie à la panique, il m'avait fallu tout recommencer à partir de zéro. Le résultat, on l'aura deviné, fut lamentable. Et cette démonstration manifeste de mon incompétence ne contribua guère à asseoir l'autorité professionnelle dont j'aurais pourtant eu le plus grand besoin après avoir chaussé une aussi grosse pointure. Un beau gâchis.

Ce que j'ignorais alors, c'est que ce cauchemar, d'un dimanche à l'autre, allait se prolonger pendant une bonne douzaine d'années. Et même bien au-delà...

Car, en toute confidence, je vous dirai que, depuis cet après-midi de chien, tous mes mauvais rêves récurrents ont pour seule trame l'abomination de la désolation de mes débuts au pupitre du Devoir: je suis assis sur la même chaise droite, devant la même table de bois blanc, et je m'esquinte à rassembler les éléments de la première page de ce même journal, lesquels éléments se volatilisent au fur et à mesure que je les pose. De telle sorte que, toute la nuit durant, je n'arrive strictement à rien. Je préfère rêver que je fais de l'insomnie.

Pourtant bien des choses ont changé depuis ce temps. Et pour le mieux, j'aime à le penser. Les derniers mois de ma présence au Devoir, j'occupais un espace privé attenant à une grande salle fonctionnelle superbement aménagée. Et je pianotais sur un clavier dernier cri, devant la large fenêtre d'un neuvième étage avec vue sur le mont Royal.

Il n'en reste pas moins que, dans ma vision des choses, le paradoxe est demeuré constant tout au long de l'histoire maintenant plus que centenaire de ce journal.

Et ce paradoxe — qui continue à me fasciner — est celui de la disproportion toujours flagrante entre, d'une part, les moyens modestes mis à la disposition des artisans du Devoir et, d'autre part, l'influence indiscutée qui ne s'est jamais démentie auprès de ses lecteurs.

***

Jean Francoeur - Journaliste au Devoir de 1965 à 1967, directeur de l'information jusqu'en 1981, puis éditorialiste jusqu'en 1992
1 commentaire
  • Jean-Pierre Proulx - Abonné 3 septembre 2010 17 h 15

    Un diredteur de l'informatio exigeant

    Je suis arrivé au Devoir à la fin d'avril 1968. C'est Jean Francoeur qui était au pupitre, Je lui dois de m'avoir initié à un métier donc je ne connaissais rien. Il était rigoureux. Je l'en remercie.

    Il écrit faire encore des cauchemars sur son expérience au pupitre.

    Il va rire. Je rêve moi aussi encore au Devoir, au moins une fois par mois et ce sont aussi des cauchemars! On est revenu aux vieux Remington. C'est l'horreur. Et le pupitre...refuse mes papiers jugés trop intellectuels!!!

    Cordial salut à mon ancien collègue.