Souvenirs de la rédaction - Enfin la liberté!

Le journaliste Guy Lamarche (à gauche), accompagné de deux policiers en civil, pendant sa couverture de la campagne électorale provinciale de 1956.<br />
Photo: - archives Le Devoir Le journaliste Guy Lamarche (à gauche), accompagné de deux policiers en civil, pendant sa couverture de la campagne électorale provinciale de 1956.

Depuis cent ans, ils ont été nombreux les journalistes qui, à titre de reporters, de pupitreurs, de photographes ou de cadres de l'information, ont façonné Le Devoir. Mais eux, qu'ont-ils retenu de leurs années au journal? Dix «anciens», un pour chaque vendredi de l'été, nous répondent.

Je suis entré au Devoir à 20 ans, par le plus grand des hasards, comme quelqu'un qui arrive de l'autre côté du miroir pour plonger dans «le début d'un temps nouveau».

Après une année de grand séminaire, je quittai cette fausse vocation sans hésiter, mais sans savoir ce que je voulais faire dans la vie. Il me fallait un travail pour prendre le temps de m'orienter. Je croisai alors dans mon quartier un journaliste du Devoir qui me dit en passant que le journal avait besoin de reporters.

Mon père me fit remarquer qu'il y avait un conflit de travail au Devoir: lock-out des typographes avec «ligne de piquetage». Mais je n'écoutais pas, parce que ces notions m'étaient parfaitement étrangères.

J'étais instruit, mais je ne savais rien de la vie civile. Les études théologiques donnaient de rares contacts avec les événements extérieurs. En un an, les autorités du séminaire avaient fait afficher une seule fois Le Devoir au babillard pour marquer le triomphe municipal de Jean Drapeau et de sa croisade de moralité. Notre supérieur avait aussi rabroué vertement l'abbé Pierre qui, en visite chez nous, avait osé exprimer sa gêne devant le confort, pour ne pas dire l'opulence, de nos presbytères. Mais j'étais plutôt du côté de l'abbé Pierre, et le procès du cléricalisme dans Cité libre circulait déjà en secret sous nos soutanes.

Donc, un soir de septembre 1955, je monte le vieil escalier vermoulu de la rue Notre-Dame et le chef des nouvelles Marcel Thivierge me reçoit dix minutes au comptoir, s'en va voir dix minutes le directeur de l'époque, Gérard Filion, et revient pour me demander: «As-tu soupé?» Je réponds que non et il ajoute: «Va souper et reviens, tu commences ce soir.» J'avais rendez-vous avec une vieille Remington remise en état et je n'avais jamais tapé à la machine.

Quelle époque!

Six mois plus tard, je ne voulais plus faire rien d'autre dans la vie! Quelle époque, et quel milieu! Les cinq dernières années du duplessisme allaient être très exaltantes merci, surtout au journal, qui le combattait maintenant ouvertement après avoir appuyé son autonomisme provincial tant que la décence le permettait encore.

Quant à la salle de rédaction elle-même, elle m'offrait ce dont j'avais maintenant le plus envie: la liberté de penser et de dire. S'y côtoyaient des croyants et même des pratiquants, des agnostiques discrets, des athées déclarés, et nous nous abreuvions à toutes les tendances du grand buffet des idéologies: personnalisme, existentialisme, socialisme, marxisme.

Chez les plus conservateurs, on sentait des relents de corporatisme et de la vision traditionnelle canadienne-française. Nous savions que nos dirigeants étaient presque tous membres de l'Ordre de Jacques Cartier et cela créait un certain malaise. Quelle influence cela avait-il sur le journal? Quand la «patente» disparut en 1965, on apprit qu'un éditorialiste du Devoir en avait été le Grand Commandeur pendant plusieurs années.

Le journal trouvait alors son unité dans le professionnalisme, et ce fut pour moi une école extraordinaire, où l'on apprenait à vérifier et à mesurer l'intérêt public d'une information avant de la publier. Le Devoir prit à ce moment-là une trajectoire carrément politique.

Le phare du changement

L'élection provinciale de 1956 a été pour moi le premier grand moment pour comprendre combien ce journal était indispensable. J'avais couvert quelques événements habituels de nos campagnes électorales de l'époque, dont des arrestations de travailleurs d'élections qui avaient un peu trop attiré l'attention de la police. C'est à ce moment-là qu'ont été prononcées des paroles célèbres de la part d'un juge qui en avait libéré quelques-uns en disant du haut du banc: «Mais laissez donc en paix les honnêtes travailleurs d'élections.» Le hic, c'est que tout le monde savait qu'ils participaient à une vaste fraude électorale bien organisée.

C'en était trop. Le temps était venu de répandre dans la conscience publique la notion d'élections démocratiques normales.

Cela prit la forme de la publication par Le Devoir, en juillet 1956, d'une critique sévère de l'immoralité politique du Québec, écrite par les abbés Gérard Dion et Louis O'Neil pour la revue Ad usum sacerdotum («À l'usage du clergé»). Un scoop qui semblerait bien étrange aujourd'hui mais qui fit grand bruit.

Ce n'était que le premier coup de tonnerre dans l'orage continu qui allait s'abattre sur un régime arbitraire et fermé à toute remise en question. Le Devoir devint un phare pour toutes les forces de changement.

Mon expulsion

Devenu chroniqueur syndical tout en conservant la chronique universitaire, je reçois un jour du printemps 1957 la visite d'un organisateur syndical qui me remet une documentation troublante sur la façon dont la Gaspé Copper Mines empêche un syndicat de prendre pied à sa mine de Murdochville. Six articles s'ensuivent, qui alimentent la célèbre riposte de la grande marche en Gaspésie, temps fort de l'affrontement avec Duplessis et le patronat étranger.

Au printemps de 1958, les étudiants de l'Université de Montréal s'agitent et font grève pour des principes comme la suppression de l'arbitraire dans l'attribution des budgets des universités et des bourses étudiantes. Au début de mars, après une journée de grève, l'assemblée des étudiants délègue trois d'entre eux à Québec pour aller porter leurs revendications à Duplessis lui-même. Ceux qu'on appellera «Les Trois», Francine Laurendeau, Bruno Meloche et Jean-Pierre Goyer, prennent le train de nuit. Mais nous étions quatre à bord, mon journal ayant accepté que je les suive après avoir remis ma copie. Je restai à Québec quelques jours, mais les étudiants feront le pied de grue pendant 37 jours devant le bureau du «cheuf».

Trois mois plus tard, en juin 1958, ce fut mon tour. Le premier ministre lui-même me fait expulser de son bureau pendant la crise du gaz naturel. On a beaucoup rappelé cet épisode à l'occasion du centenaire du Devoir. Une précision: je n'étais pas correspondant du Devoir à Québec mais reporter à Montréal. Duplessis avait interrompu ses conférences de presse pendant la crise et avait convoqué les journalistes parce que le correspondant parlementaire du Devoir, Pierre Laporte, était en vacances. Filion et son rédacteur en chef, André Laurendeau, avaient trouvé l'astuce de me déléguer à sa place!

Puis vint le frère Untel. Une lettre de lecteur signée d'un pseudonyme déclenche une tempête. Le Québec parle joual, pense joual, s'en va à vau-l'eau. Nous sommes en novembre 1959 et nous en avons pour des semaines à développer l'histoire. La fièvre gagne l'Université de Montréal. Un superbe canular fait courir la presse et un millier d'étudiants venus applaudir un faux frère Untel incarné par un acteur. La photo du frère Jean-Paul Desbiens n'avait pas encore été publiée.

L'enquête qui changea ma vie

En mars 1961, après un mois de recherche à plein temps à partir d'une bonne source, je parvins à documenter le scandale de l'hôpital Jean-Talon: irrégularités nombreuses, dont des interventions chirurgicales douteuses, voire inutiles, corruption dans les achats de terrain, direction autoritaire, copinage avec les sbires de l'Union nationale.

Pendant la première semaine de publication, le ministre René Lévesque téléphonait le soir à André Laurendeau pour savoir ce qui allait sortir le lendemain. Devant la gravité de l'affaire, il convainquit le gouvernement Lesage d'instituer une commission d'enquête. La même semaine, le premier ministre du Canada John Diefenbaker ordonnait au sénateur Courtemanche de démissionner sur-le-champ, une première dans l'histoire de la Confédération. Il était le neveu de l'ancien ministre de la Santé du Québec et homme de main du président de l'hôpital. La commission Chabot recommanda que la province adopte sa première loi sur les hôpitaux.

Cela allait influencer la suite de ma carrière beaucoup plus que le fait d'avoir été expulsé du bureau de Duplessis!

Mes articles m'ont en effet valu un National Newspaper Award, ce qui m'a permis de devenir le premier journaliste canadien de langue française à décrocher la bourse Nieman à l'Université Harvard (1963-1964). Cela motiva Radio-Canada à m'offrir un poste de correspondant à Washington en 1965, puis à m'intégrer à l'équipe du magazine Le 60 de 1969 à 1975.

Après 15 ans de reportage télévision, je passai à la radio en 1980, jusqu'à ma retraite en 1995, alors que j'étais devenu responsable de formation puis animateur de l'émission C'est la faute aux médias.

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Guy Lamarche - Reporter au Devoir de 1955 à 1959, puis en 1961